Weather Festival (06/06/2014) (Invité)


weather-j1Par Dominique Grass.

De prime abord, il semble incongru de se retrouver sur l’esplanade de l’Institut du Monde Arabe (IMA) pour écouter de la musique électronique. Malgré une jauge tatillonne du sonomètre imposée par de vieux riverains électeurs d’une municipalité complaisante, les sons ont cette propriété anarchique de rayonner au-delà de l’enceinte, jusqu’à faire sautiller les voisins amiantés de la fac de Jussieu ou étonner une poignée de touristes se laissant aller à l’écoute déambulatoire surprise, trouant leur programme balisé de visite de la rive gauche de Paris, ville lumière. La proposition du Weather Festival de donner à l’electro les clefs d’un bout d’espace-ciel parisien pour un soir n’est cependant pas une expérience psychogéographique isolée, qui se poursuivait d’ailleurs en grand le lendemain samedi non loin de la cité de l’Air au Bourget avec Air Force One en invité de marque et se concluait pour un bouquet final sur l’île Seguin à Boulogne Billancourt. Concrete, collectif-organisateur, s’est fait un nom (parmi d’autres) en décloisonnant les cultures dance du clubbing intramuros, mouroir élitiste chic dans lequel elles étaient confinées, en investissant des espaces au-delà du périf, au milieu des friches du désert industriel d’Ile de France. Berlin ou Barcelona, oui OK. Admettons aujourd’hui que le « Grand Paris » est une réalité concrète pour les teknocrates.

La soirée d’ouverture du festival a sans doute l’ambition de tisser des liens entre générations, avec une programmation ouverte aussi bien aux gloires éprouvées qu’à la découverte de nouvelles promesses. Le public bigarré trouve son emblème dans le bachelier pas sérieux de 17 ans qui ignore peut-être qu’Alexander Shulgin ne tripera pas ce soir, alors que lui… Sur scène, ce sont ses conscrits de Mount Kimbie qui ouvrent la voie vers la nuit et ses extases festives. Dominic Maker et Kai Campos forgent dans des infrabasses dubstep des petites mélodies pop, avec un chant volontairement non ostentatoire. Un chant d’accompagnement. Pas sectaires, ni systématiques pour autant, ils invitaient sur deux titres de leur second album Cold Spring Fault Less Youth, sorti il y a un an, l’inclassable King Krule, ce qui n’est au fond pas plus étonnant que de retrouver RZA toaster avec James Blake. Sur la place Mohammed V, Mount Kimbie s’en tient à sa manière de déconstruction des étiquettes, post-ce-que-tu-veux. Que le soleil se couche sur les conversations de sorties d’écoles.

 

Noir comme la nuit, le berlinois Maurizio revenu au patronyme plus intimidant de Moritz von Oswald, leur succède dans une formation en trio avec Max Loderbauer et surtout Tony Allen, qui échauffait il y a près de 50 ans en arrière ses premières baguettes pour le roi Fela des utopies afro-beat. Sur le billet de concert imprimé, la juxtaposition de ces deux noms-mondes faisait saliver comme une invitation à un All Star Game. Mais le match ne fut pas vraiment à la hauteur de l’annonce. La faute due en partie à une sonorisation criminellement faible pour un Tony Allen aussi jovial que quasiment inaudible. A quoi on pourrait ajouter une « prestation » terne, effacée, allez disons-le, condescendante, de Maurizio, oh pardon Herr Moritz von Oswald, imperturbable dans son costume noir (voir imperceptible, car « caché » sur scène derrière un haut-parleur de son « retour »). Froid, clinique et sombre. Comme un architecte. Comme un Jean Nouvel. IMA. Ah, d’accord.

L’exercice de retour en grâce sera dévolu à une âme. « Mad » Mike Banks n’a jamais brillé par sa volonté d’apparaître. Leader historique d’Underground Resistance à Detroit, le Berceau, d’où sont nés tant d’autres étoiles noires. Son projet Timeline maintient l’exigence uchronique à un niveau fusionnel, en invitant le jazz à la noce avec la techno. En tant qu’attraction principale de cette soirée d’ouverture, l’approche du mur du son au centre de la déflagration est handicapée par une foule enthousiaste et ce n’est donc que latéralement qu’on attrape les premières notes de saxo ou de piano noyées dans le beat intransigeant. Avec un son, curieusement, presque garage, où ne manquerait que la voix d’une diva synthétique, une crainte diffuse se communique au creux du tympan… Tous nos sens semblent désynchronisés. Mais le tour de chauffe passé, Mad Banks et son combo retrouve de la cohérence et le public sa ferveur. Les standards d’UR défilent. Joie renaissante… retour du mojo, en somme ! Timeline explose gentiment les horaires en revenant faire danser le Jaguar, sans avoir peur du ridicule, ouh-ouh ouh-ouh ouh-ouh-ouh… and I Miss You, et oui ! Voilà comment on gagne une élection. Grand Paris, ville son.

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