Algiers – Algiers (2015)


Algiers_Band

Et dis donc René tu serais pas en train de placer une petite quenelle là, ni vu ni connu !?

« Capitalism plus dope equals Genocide » (brochure des Black Panthers, 1969)

« Here is what I would like for you to know : In America, It is traditional to destroy the black body– It is heritage » (Letter To My Son, Ta-Nehesi Coates)

« I do not mourn broken windows, I mourn broken neck » (Freddie Gray)

Voici, entre-autres, quelque-unes des citations qu’on peut lire sur le site internet du groupe ( à découvrir par ici >>>). Sur le modèle d’une page Pinterest, on chine de haut en bas, et progressivement, se dessine une vaste galerie numérique, parfois bric-à-brac idéologique et conceptuel,  des mythes et figures de la Contestation contemporaine : Vidéo-archive d’un discours de Martin Luther King, photos-reportages dans les rues de Harlem, de Chicago, portraits et essais des principaux leaders de la mouvance activiste noir-américaine, photos et flyers d’Henry Rollins, Sonic Youth, Ian Curtis, Pj Harvey… artwork, cartoons et Art Nouveau signés Shanti Shea An, Carrie Mae Wems, Takashi Ito… documentaires et lives en tous genres ( Voir notamment le trailer de Positive Force : More Than a Witness sur le mouvement Punk contestataire de DC >>>) … Bref, on monte le son, on ressort son petit manuel de DIY et on file à la manif…

Algiers est un trio Gospel-Punk composé de Franklin James Fischer au chant et à la guitare, Ryan Mahan à la basse et Lee Tesche, également guitariste. Tous sont originaires d’Atlanta, Géorgie (E.U.). Le genre d’endroit, où comme le décrit Tesche, les rêves s’en vont mourir [1]. Le genre d’endroit qui mêle sommairement les héritages contraires et dont le patrimoine commun, post-ségrégation, est un artefact tronqué, agité à l’occasion des Jeux Olympiques et des élections. Le genre d’endroit qui ressemble à un désert artistique qu’il vaut mieux fuir pour rejoindre les « centres » , loin de leur banlieue adolescente, où  la misère prospère à l’ombre des façades délabrées.

Arrivés sur les bancs de l’université, les trois compères se forgent un esprit de résistance et de combat, qui se matérialise lors de l’invasion américaine en Irak (2003). Ils vivent ensemble un temps, avant que chacun ne poursuive sa route à l’étranger. Ils se retrouvent finalement quelques années plus tard (en 2007) : basés à Londres, Ryan et Lee échangent avec Franklin (installé en France, où il enseigne) notes et compositions et jettent les bases idéologiques et artistiques du groupe. Un horizon Gospel-Punk, baigné dans une atmosphère Indus, une évidence pour Fisher, qui souligne l’énergie commune que parcourt les deux courants et les formes semblables de création auxquelles ils aboutissent  : Le rythme comme moteur de composition, les questions/réponses au chant, le cri, l’implication collective du groupe… [2].

Algiers_2

Le trio est baptisé Algiers, en référence à la capitale algérienne, symbole de la lutte anti-coloniale dès la fin des Années 50 (le F.L.N. lance la lutte armée contre les autorités françaises en 1954) et au cours de la décennie suivante. Si le groupe cite volontiers le film « La Bataille D’Alger » (1966) du cinéaste italo-algérien Gillo Pontecorvo comme source d’inspiration, Algiers revendique plus généralement un esprit de résistance globale et embrasse l’héritage des luttes anti-coloniales, anti-racistes et anti-capitalistes.

Successeurs de groupe comme The Dead Kennedys, The Bad Brains, Minor Threat et à sa suite, FugaziAlgiers puise dans l’héritage Punk et Hard-Core américain et s’efforce de repolitiser la scène Rock, une génération après (Fisher est né en 1981). Le groupe assume pleinement son positionnement politique [3] sans pour autant céder à la primauté de l’action politique sur la création artistique. Mais les deux sont intimement mêlés. Dans une interview récente, Fisher s’en expliquait et refusait par la même d’endosser le costume d’issue-based band  : « ça reflète juste ce que l’on est et la manière dont les évènement et les idées résonnent en nous. Nous ne sommes pas un groupe aux combats de circonstance. Ce n’est pas comme si nous avions écrits ces chansons juste après le meurtre de Michael Brown [4]. S’il fallait encore s’en convaincre, il n’y a qu’à écouter la rage qui imprègne leur musique et la critique sociale diffuse dans ses textes (Extrait de « But She Was Not Flying »  et clip de « Black Eunuch » ).

« He told my brother / That he wasn’t a man / He broke my sister down / Again and again / His fathers stole / And wrote the laws of the land / And now he flips the coin of power / With all of his friends / Deciding who is fit / To go out and die / And who is black enough / To be left behind / And who will model / Their exceptional lie / And just how many they can / Murder at the Bordeline » .

Et pourtant, ces deux titres empruntent un tracé quasi Pop, une ligne plus directe que le reste de l’album -qu’on songe à l’outro mélodique en « escalier » de « She Was Not Flying » , au sillon électrique très Bloc Party de « Black Eunuch » . On relève déjà des similitudes évidentes avec TV On The Radio qui, dix ans plus tôt, défrichait le terrain en inventant une fusion GospelRock inédite. Mais là où les New-yorkais produisaient une musique plus immédiate, à la couleur presque sensuelle, on touche ici, à quelque chose de souterrain, qui s’épaissit dans les silences et la tension inhérente à la structure des morceaux.

A l’image, de la montée finale de « Old Girl » qui évoque Joy Division ou des éclairs stridents de la guitare de Tesche sur « Blood » et « Claudette » ,  le groupe joue des contrastes et de nos appréhensions, condamne la facilité, tout en conservant un format court et accessible. Mais attention, les introductions sont souvent trompeuses comme sur le titre « Irony. Utility. Pretext. » dont la couleur très Indus se fond progressivement dans un crescendo Soul-Electro incantatoire. Fisher cesse alors de chanter. Il crie, exhorte, fulmine et porte la schizophrénie (ou bien plutôt l’hypocrisie américaine) jusqu’à son paroxysme meurtrier.

« Embrace primitive man […] / Destroy primitive man » .

Le mot n’est pas usurpé tant on mesure la densité épatante de l’album. Après un premier single dès 2012, puis un second en 2013 avec « Claudette » , ils attendent 2015 pour livrer leur premier album. Le groupe a pris son temps et cela s’entend. Ceci explique probablement le caractère versatile de certains morceaux, recomposés, retravaillés avec une plus grande maturité. Exemple : « And When You Fall » , brûlot qui s’approche de l’implosion et qui finalement s’adoucit avec une basse quasi hypnotique à la Silver Apples.  L’énergie implacable distillée dans ces morceaux est contrebalancée par des voix tantôt bouffies et menaçantes, tantôt intimistes et rassurantes (« Blood » ). La brutalité des sons, les rugissements et aspirations de la voix de Fisher trahissent l’impatience (on pense à WU LYF) mais révèlent paradoxalement une rage maîtrisée et enracinée. Et c’est bien là que réside la force de cet album qu’on vous recommande chaudement.

AlgiersAlgiers – Matador Records est en écoute sur Spotify/Deezer/Rdio

A écouter également la superbe Deezer session diffusée au mois de mai dernier.

[1] Luke Turner, The Quietus, 22/04/2015, « You Have To Fight For Change: Algiers Interviewed » (http://thequietus.com/articles/17726-algiers-interview)

[2] Source voir ci-dessus.

[3] Source voir ci-dessus. Fisher déclarait au printemps dernier : « I’m not fooled by the office of President Obama; America is the same place it’s always been. Institutionalised violence against people of colour is more American than apple pie « )

[4] Source voir ci-dessus. « That’s just who we are and these are the things that resonate with us. But we’re not a topical band. It’s not like we wrote these songs as soon as Michael Brown was murdered.”

3 Commentaires

    • Merci, j’ai passé une journée à me renseigner, traduire des interviews/paroles sur le groupe, tout éplucher et finalement par écrire cet article pour dire à quel point j’aime la musique et l’esprit du groupe. Au final, je suis embêté, parce que je ne vois pas de quoi tu veux parler… Ah mais si, voilà, je sais ce que c’est : de l’humour au second degré.allez Bisous

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