Forever Pavot – Rhapsode


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2020. Une agence de pub d’Istanbul, à la hype toute récente, élabore une campagne vantant les mérites du chanvre afghan et ses vertus somnolentes. Le brief, tout juste finalisé, décrit la scène : au premier plan, une meute de cols blancs en pleine déconfiture (la crise de 2018 est passée par là) face à des Hipsters, devenus grégaires, au look de sauvages (la période barbes hirsutes et fixies s’en est allée). L’habillage sonore, à l’opposé, est décrit comme la résurrection concomitante de Pink Floyd (années 60/70),  époque Atom Heart Mother et More, du Olivia Tremor Control (années 90), le tout devant constituer une synthèse « rafraîchissante » (c’est le mot employé) des musiques de films de la période Seventies, à la couleur « délicieusement passéiste ». Tout un programme…

2020, l’esprit Hippie renaît de sa dernière mort depuis que les experts en communication ont fait la découverte du second cycle de résurgence des modes et des attachements (+25ans /+50 ans). A la recherche d’une musique en « cohérence » avec le produit, une bonne âme proposent aux gars de l’agence l’album Rhapsode de Forever Pavot. Il se penche un peu sur le CV d’Emile Sornin (compositeur français et « unique » membre du groupe) et découvrent un album truffées de pépites qu’ils qualifient immédiatement  de « Ad-friendly ». Les titres sélectionnés reçoivent un accueil plus que favorables auprès des panels de tests et dans la foulée, la campagne est lancée le 2 mai 2020. Succès immédiat, le premier mois de commercialisation, il se vend plus de 50 000 comprimés du « Papavertu » dans toute l’Europe; En parallèle, l’album, sorti 6 années auparavant, profite du succès de la campagne et se voit réédité par son label d’origine, pris de court par l’engouement autour de celui que, désormais, on surnomme affectueusement « Petit Emile ».

Avant ce scénario incroyable, on a un petit gars, chineur de matos vintage et adepte de sons psyché qui sort un album génial (n’ayons pas peur des mots) à la fin de l’année 2014.

Dès l’introduction de « Electric Miami » , on est plongé dans un univers Western à l’imagerie toute sixties. Des flûtes chaleureuses, entre accélérations et ralentissements, un clavecin, entretemps, bloqué à la croche et une voix enchanteresse pour souhaiter la bienvenue en terre psychédélique. Là, un village désert, hors du temps, que l’on quitte pour une balade furieuse, au milieu des cavaliers Maures, ou la chevauchée arabisante de « Miguel El Salam » conduite au rythme d’une basse frénétique. Arrivé aux marches, « Joe & Rose » dessine un horizon presque austère, une fuite désenchantée, sentiers amers autrefois empruntés par Gainsbourg et Air. Mettre pied à terre et se reposer.

Pour cela « Rhapsode » : elle se décline dans une atmosphère très proche de celle de Moodoïd (lire la chronique de leur album par là >>>). Le temps encore d’un intermède en forme de bricolage (« Les Naufragés de Nieul » ) où les orgues dérèglent le temps, sèment le trouble à la manière du « Echoes » de Pink Floyd et l’on reprend sa marche en avant…

Le paysage se recalibre, on avale des bouffées dynamiques, on échappe deux trois fois à des mirages sur le bas-côté. Le désert succède au village désert, on se croirait perdu dans les Bardenas-Reales espagnoles, avant d’atteindre « La Rabla », mélodie chaleureuse qui ressuscite les Beach Boys époque Pet Sounds. Là, il faut attendre « Le passeur d’armes » : on s’en approche à pas feutrés, sans vraiment savoir ce qu’il cache dans sa besace. Comme une latence délicate, qui laisse place soudainement à une embardée Funk noyée de Wah-Wah. Le temps presse, la terre brûle les pieds, probablement quelque chose comme d’une course-poursuite un peu ringarde dans une jungle improbable.

A la fin du jeu, une porte s’entrouvre et l’on bascule dans le monde des « Cigognes Nenuphars » . Ce pourrait être l’ode à une fleur imaginaire, une hyperbole de religions savantes, où les dieux de sangs-mêlés hésitant entre destinée animale et long-court végétal (Je réprime avec force ma poésie intérieure et m’excuse platement…)

La suite de l’album est légèrement en-deçà, j’avoue décrocher sur les titres « Ivresse de Pacotille » , « Green Nap » (bien que celle-ci vaille le coup, dans un versant Portishead qui éprouverait le bonheur simple) et « Magic Helicopter » . Mais c’est sans compter toutefois sur la finale « The Sound Of Chehery Hell » , maligne, sensuelle, qui glace tout autant qu’elle sublime ce voyage à la Ulysse et réussit à convier dans un même morceau le clavecin de « Strawberry Fields For Ever » des Beatles, la finesse mélodique des Grizzly Bear époque Veckatimest et les ornementations célestes de Olivia Tremor Control.

Au final, les gars de l’agence se sont pris 3/4 pilules et continuent de débattre sur quel titre choisir. Nous on vous le dit, vous pouvez prendre l’album en entier sans vous poser de questions.

Forever Pavot Rhapsode – Born Bad Records en écoute sur Bandcamp/Spotify/Deezer/Rdio

2 Commentaires

  1. Ping : Forever Pavot – La Maroquinerie (24/11/2015) | Le Bazar

  2. Ping : Transmusicales – Rennes (04/12/2015) | Le Bazar

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