Godspeed You! Black Emperor – Asunder, Sweet And Other Distress


Godspeed_Asunder_Cover

Si tous ces moutons ne servaient une métaphore, on lancerait bien le méchoui…

Après la parution en 2012 de leur premier album studio depuis 10 ans (le bien nommé Allelujah! Don’t Bend! Ascend!) et deux concerts remarquables (En 2013 à La Route du Rock – lire notre review >>> et 2011 à la Villette – lire notre review >>>), on se demandait bien ce qu’allaient nous réserver les membres du collectif montréalais.

Fin février, la glace, enfin, se craquelait et la fonte des neiges débutait à Québec. L’amorce d’un cycle nouveau, d’un Printemps Érable, d’une nouvelle Révolution. Happy New Year! La carte de vœux annonçait la sortie du nouvel album de Godspeed You! Black Emperor Asunder, Sweet And Other Distress pour le 31 mars prochain et en guise de Candy pour la nouvelle année, un premier morceau intitulé « Peasantry, or ‘Light! Inside of Light! » .

C’est désormais l’intégralité de l’album qui est en pré-écoute sur le site du Guardian >>> Comme il se doit, on a pris notre temps pour s’imprégner de l’objet, en apprivoiser la texture.

Au sol, une atmosphère instable, encore abrasive, tout juste refroidie où les guitares bruissent, bourdonnent, où leurs sons se percutent et rentrent en collision. On imagine une lande aride et austère, où la lumière ne perce que très rarement, se frayant un chemin dans un couloir étroit descendu du Ciel, comme un vague souvenir éphémère de la sévérité des Dieux, de la douceur des Temps. Tout autour, une désolation martiale, le fruit pourri d’une récolte amère et bien perdue, a prospéré. L’endroit devait être fréquenté autrefois, on butte sur les ruines d’un monde disparu. Le peu que l’on distingue est à nos pieds, mais pas grand chose au-dessus de nos têtes, rien pour tirer le regard vers le haut.

La musique aspire et réduit l’espace. Les rouleaux imparables déferlent par vagues et très rapidement, on comprend que sans violence (invisible à l’œil, inaudible à l’oreille), ni empressement, quelque chose est en train de se passer, que la douceur (Sweet) du familier laisse place à une autre forme de danger (Distress), un ordre inédit qui ne tolère aucun écart (Asunder), ni séparation, amalgame les disparités et broie les volontés. Une force incontrôlée et soumise à ses propres convulsions et déchirements (Asunder). Ce pourrait être une émotion strictement personnelle, une prophétie politique, un cataclysme de la Nature. Ou bien encore une parabole démesurée, plus simplement un mauvais rêve… Chacun en jugera.

On débute donc avec « Peasantry, or ‘Light! Inside of Light! » . On emprunte ici une marche électrique, un convoi symphonique où la violence des premiers coups s’abat sans contrôle, dans un exercice quasi militaire. Le clairon qui mène les hommes à la guerre est d’une cadence méthodique. La première partie du morceau imprime en nous l’image de l’inexorable. Les forces à l’œuvre sont implacables. On est pris dans le bouillon, un magma de cordes, de cuivres et de guitares, tous compressés, qui se déverse à la manière du « 21st Century Schizoid Man » de King Crimson.

Mais le rythme reste lent, sournois. Lorsque les éléments suspendent leur vol, on côtoie un brasier comparable à celui du « BatCat » de Mogwai (le thème guitare des refrains sont totalement complémentaires). Passée l’explosion, la dépression et les coups de semonce d’une guitare hurlante, le climat tend progressivement vers la tempérance, les cordes s’adoucissent et laissent se faufiler un thème éclairé, aux inspirations orientales par endroit (on pense parfois au « Kashmir » de Led Zeppelin), qui procure un sentiment d’apaisement, quelque chose de « l’après » , grâce à la langueur des cordes imbriquées. On note même une lueur d’espoir avant les derniers soubresauts.

A la suite, deux morceaux, drones jumeaux, respectivement de 10 et 6 minutes. Le premier « Lamb’s Breath » (à écouter par ici >>>) figure une agonie symbolique où l’on décèle les crépitements d’une respiration difficile, l’assourdissement dans sa phase terminale. Les sursauts d’une âme qui résiste encore, avant de céder au crépuscule. On pense au désert sonore et futuriste élaboré par Amon Tobin dans Isam. Avant que le silence d’un bourdonnement désespèrement plat ne s’impose.

Mais même atone, la vie réside dans les soubassements. La seconde alors, « Asunder, Sweet »  (à écouter par là >>>) s’apparente à la renaissance. Il y a là, le cliquetis d’une guitare, les frottements des violons, le battement d’un pendule, qui annoncent le renouveau, la métamorphose des sons et des possibles. Une flûte, celle d’un fou dans sa forêt ou bien celle du charmeur de serpent se fait entendre et sonne déjà le retour du tumulte.

Dernière pièce, « Piss Crowns Are Trebled » (à écouter par ici >>>) s’inscrit dans les classiques Godspeediens (adjectif validé par l’Académie Française) à la manière de « Blaise Baily Finnegan III » . En introduction les tiraillements, les envolées furtives des violons répondent aux à-coups et secousses des guitares, le tout retenu et lié par la puissance mélodique de la basse (exemplaire, que tous les groupes de Post-rock s’y exercent…). Les cassures rythmiques sont légions, le groupe accélère et le tableau patiemment élaboré au cours des 30 dernières minutes est rendu dans toute sa splendeur. Le chaos enduré ressemble maintenant à une symphonie prodigieuse et libérée, précédemment retenue et heurtée, à dessein. Sans doute la fin d’un (mauvais) rêve.

Au final, ce nouvel album est une œuvre grandiose, qui, sans nulle doute, trouvera sa place dans la riche, déjà très riche discographie du groupe.

Godspeed You! Black EmperorAsunder, Sweet and Other Distress – Constellation Records en écoute sur Soundcloud (Piste1/Piste2/Piste3/Piste4) et Spotify/Deezer/Rdio.

Ils seront en tournée en France du 15 au 28 avril et notamment au Bataclan (Paris) les 22 et 23 avril.

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