Randall Sullivan – L.A.Byrinthe (Invité)


1.B&T

Prenez-le comme vous voulez, tout est multiple de deux.
Deux rappeurs stars.
Deux labels concurrents de hip-hop.
Deux icônes de l’Est et de l’Ouest.
Deux potes. Deux rivaux. Deux ennemis. Deux gangs. Deux couleurs. Deux meurtres. Deux mythes.
Christopher Wallace aka Notorious B.I.G. aka Biggie Smalls.
Tupac Amaru Shakur aka Makaveli aka 2Pac.

Tués tous les deux dans un drive by shooting. Tupac est décédé le 13 septembre 1996 des suites de ses blessures dans une fusillade le 7 septembre à Las Vegas. Biggie est mort dans la nuit du 8 au 9 mars 1997 après avoir été criblé de balles, à Los Angeles. Ces deux meurtres ont vu s’affoler le compteur du nombre de théories, de rumeurs, de vérités partielles, de mensonges. Quel est le contexte ? Quels sont les faits ? Qui a tiré sur qui et pourquoi ? Cui prodest ? Randall Sullivan s’est chargé de démêler les fils, de trouver une once de vérité en slalomant au milieu des fausses pistes. Son enquête initiale, publiée dans les colonnes de Rolling Stones en 2001, a fait l’objet d’un récit plus approfondi dans L.A.Byrinthe, sorti en 2002 aux États-Unis, traduit en France en 2007 aux éditions Payot & Rivages dans la collection Rivage Sud, réédité récemment au format poche.

Côte Est et Côte Ouest

Tout se passait (à peu près) bien dans le meilleur des mondes. En 1988, le hip-hop se prend en pleine face Straight outta Compton de N.W.A. S’il n’est pas le premier opus du genre (songeons ne serait-ce qu’à Criminal Minded de Boogie Down Production, groupe du Bronx à New York, sorti en 1987), cet album installe définitivement l’esthétique gansgta rap dans le paysage et impose Los Angeles et le rap West Coast sur la carte et le territoire. Le début des années quatre-vingt-dix fut marqué par une irrésistible inflexion vers le Pacifique, où se multiplient les succès autant commerciaux que critiques, The Chronic de Dr Dre (1992) assurant incontestablement l’acmé de la nouvelle hégémonie. Jaloux des réussites des Californiens, les gardiens du temple du rap East Coast n’allaient cependant pas tarder à lancer une offensive contre ces poseurs gangsters du G. Funk : Tim Dog, rappeur new-yorkais, ira même jusqu’à lâcher l’incendiaire « Fuck Compton » clashant Easy E. et tutti quanti, lesquels n’allaient d’ailleurs pas tarder à lui répondre avec la même aménité. Est, Ouest, la tension monte dans le milieu du rap.

C’est dans ce contexte de rivalités territoriales, de clashs spectaculaires, fumeux ou anecdotiques, d’options au mieux musicalement opposées et au pire soucieuses de rentabiliser une position marketing sur un marché économiquement mouvant, que naît l’amitié entre Tupac Shakur, fils de Black Panther grandi à Baltimore, et Biggie, petit dealer de crack à Brooklyn. Le premier est déjà une star. Il a sorti deux albums remarqués, 2Pacalypse Now (1991) et Strictly 4 My N.I.G.G.A.Z. (1993), et il a partagé l’affiche du film Poetic Justice avec Janet Jackson. En septembre 1994, le second sort un premier album acclamé, Ready to die, chez Bad Boy Records, label de l’ambitieux Sean « Puffy » Combs, bien décidé à se conquérir une place au soleil. Mais à Los Angeles, un certain Suge Knight n’allait pas apprécier que ce parvenu vienne lui faire de l’ombre. Biggie et Tupac sont proches au point de faire des concerts ensemble mais un accident va tout ruiner. Et relancer la guerre entre l’Est et l’Ouest.

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Death Row et Bad Boy Records

Le 28 novembre 1994, attendu pour une prestation aux Quad Studios à New York, Tupac est la cible de tireurs inconnus qui le visent à cinq reprises :

Blessé à la cuisse et à l’abdomen, Tupac réussit à se hisser dans un ascenseur et à grimper les huit étages vers le studio d’enregistrement où il devait rapper. Andre Harell, Puffy Combs et Biggie Smalls étaient là, dégoulinant de bijoux. Selon Tupac, aucun n’eut le courage de le regarder dans les yeux, ce qui le convainquit que les trois hommes le considéraient comme un rival à éliminer. [L.A.Byrinthe, p. 112]

Tupac survivra mais la haine qu’il en concevra à l’endroit de Biggie ne fera que s’intensifier avec le temps. Notorious et Puffy Combs ont toujours démenti être à l’origine de la fusillade. A peine sorti de l’hôpital, Tupac purge une peine de prison pour agression sexuelle. En proie à de sérieux problèmes d’argent, il est approché par Suge Knight. Physiquement terrifiant, cet ancien footballeur des Los Angeles Rams est le patron tout puissant du label Death Row Records, basé à Los Angeles et ambassadeur du rap West Coast estampillé gangsta. Suge offre de lui régler sa caution de 1,4 M$.

Son ami d’enfance Watani Tyehimba rendit visite [à Tupac] en prison à la fin de l’été 1995 et le supplia de ne pas signer de contrat avec Death Row Records. Selon Tyehimba, Tupac, sanglotant, l’avait serré fort dans ses bras en disant : « Je sais que je vends mon âme au diable ». [ib. p.114-115]

Tupac est libéré en conditionnelle début 1995 et s’engage à produire des albums pour Death Row, où il rejoint les stars Snoop Dog et Dr Dre (débauché « amicalement » par Suge de chez Ruthless Records de Easy E). En ralliant le label, Tupac devient le plus bel étendard et porte-parole du rap West Coast. A fortiori, vue la haine qu’il leur voue également, c’est l’appui majeur pour doper la rivalité qui oppose Death Row à Bad Boy Records.

Suge Knight attaquera publiquement Puffy Combs à une soirée de récompenses organisée par le magazine The Source en 1995 en insultant son rival : « Si vous ne voulez pas que le propriétaire de votre label soit sur votre album, dans vos clips ou sur votre tournée, venez à Death Row » [ib. p. 91]. Il serait vain de détailler les multiples bastons et autres coups de pression médiatiques qui scandent les relations délétères entre labels et que rappelle Randall Sullivan dans son livre. La guerre entre l’Est et l’Ouest se résume presque alors à conflit ouvert entre Death Row et Bad Boy, entre Suge Knight et Puffy Combs et entre Tupac et Biggie.

Avec une maladresse coupable, ou peut-être un goût naïf pour la provocation, Notorious B.I.G. sort alors le single « Who shoot ya ? ». Ce titre, qui figurait sur son album enregistré indépendamment du contexte de la fusillade aux Quad Studios, va jeter de l’huile sur le feu.

Qui t’a tiré dessus ? Tupac le prendra évidemment pour lui. Il répondra vertement à Biggie sur au moins deux titres de son nouvel album All Eyez On Me, sorti en 1996 chez Death Row, au succès commercial tonitruant :

Les patrons des autres labels furent dûment impressionnés, mais encore plus stupéfiés de la véhémence de l’agression verbale contre Puffy Combs et les rappeurs de la côte Est sur le titre « Hit’em up ». Le plus surprenant était l’attaque contre Biggie Smalls, que Tupac jugeait toujours responsable de la fusillade de Quad Studios. Durant les mois qui précédèrent la sortie de l’album, Tupac se montra à de nombreuses soirées phare de Los Angeles en compagnie de la femme de Biggie, Faith Evans. Cette dernière, sachant que son mari avait renoué avec son ancienne maîtresse, Lil’Kim, avait accepté de chanter sur un morceau du nouvel album de Shakur, qu’elle trouvait « supercool ». Mais Faith fut surprise et gênée lorsque la chanson sortit sous le titre « Wonda why they call u bitch ». [ib. p. 136]

Bloods et Crips

Le 7 septembre 1996 Tupac se rend à Las Vegas avec les responsables de Death Row pour assister à un combat de boxe de Mike Tyson. Après le match, il se rend à une soirée dans une BMW conduite par Suge Knight. Le véhicule s’arrête à un feu :

Quelques instants plus tard, une Cadillac blanche freina brutalement sur la file de droite, à côté de la BMW. Quatre jeunes noirs étaient à l’intérieur, mais seul celui assis à gauche de la banquette arrière ouvrit sa vitre. Il sortit un Glock calibre .40 et arrosa la portière passager de la BMW de dix à quinze projectiles. Plus d’une centaine de témoins virent Tupac encaisser quatre balles en essayant de se jeter sur la banquette arrière. Deux d’entre elles déchiquetèrent le tatouage Thug Life étalé sur son torse, et deux autres le blessèrent à la main et à la jambe. La Cadillac partit en trombe et s’éloigna (…). [ib. p. 144]

Tupac en a vu d’autres. Ses médecins furent surpris par son endurance, mais il finira par être emporté par la mort quelques jours plus tard à l’hôpital. Le meurtre de Tupac a-t-il été commandité par Biggie et Puffy, aboutissement tragique de la guerre Est-Ouest ? Ou relève-t-il d’un règlement de compte entre gangs rivaux de Los Angeles ? Et si la gué-guerre entre Death Row et Bad Boy n’était que la continuation de la guérilla entre gangsters californiens ?

La Cité des anges est aussi la ville des gang-bangers. L’existence de gangs noirs remonte au moins aux années vingt. Au milieu des années soixante, le gang des Baby Avenues de Compton agressent et dépouillent des commerçants asiatiques. Une victime, s’exprimant mal en anglais, expliqua qu’il fut agressé par des « Crips ! Crips ! », mot dérivé de « Cripple » (infirme en anglais) car ses agresseurs n’étaient armés que de cannes et de bâtons. La presse rebaptise les membres des Baby Avenues « Gang des Crips », qui s’approprient le stigmate, se subdivisent par quartiers et prennent la couleur bleue comme emblème. En 1972, les Compton Crips entrent en conflit ouvert avec les Original Pirus, autre gang du quartier. La lutte fratricide provoquera une scission. Les Pirus, pour se distinguer des foulards bleus des Crips, éliront la couleur rouge. Ils deviendront le gang des Bloods.

3.Bloods-CripsUn événement important précéda le drive-by shooting dont Tupac fut la victime. Après le combat et la victoire facile de Tyson, Tupac et Death Row repèrent dans le hall un certain Orlando « Baby Lane » Anderson, membre du gang des Crips dans le quartier de Southside de Los Angeles. Baby Lane et ses potes des Crips avaient agressé Tupac peu de temps auparavant dans un centre commercial. Au terme de cette altercation, ils lui ont arraché et subtilisé son médaillon de Death Row. Recroisant curieusement la route d’Anderson à Vegas, ni une, ni deux, Tupac lui rend la monnaie de sa pièce, Suge Knight et sa garde rapprochée, ne se privant pas pour le rouer de coup. C’est de bonne guerre. Car en rejoignant l’écurie Death Row, Tupac s’est assimilé aux Bloods, Suge Knight n’ayant jamais fait mystère de son allégeance au gang :

Suge Knight s’était positionné comme le plus dangereux de tous les gangsters dans un business où le mal était bien vu. Il fit publiquement état de son appartenance aux Bloods, et, dans son bureau des nouveaux studios Death Row à Tarzana, le sofa, les chaises et tous les placards étaient rouges. Le tapis l’était aussi, à l’exception des contours blancs du logo de Death Row : un homme ligoté à une chaise électrique avec un sac sur la tête. Un garde équipé d’un détecteur de métaux accueillaient les visiteurs à l’entrée et conservait une liste du « personnel de sécurité » (pour la plupart, des membres des Bloods) ayant le droit de rentrer armé. [ib. p 87]

La nouvelle maison [à Las Vegas] de Suge se trouvait (…) deux maisons plus bas que celle du boxeur Mike Tyson, qui avait persuadé Knight de l’acheter. Construite en briques rouges, la bâtisse s’étendait sur presque 500 mètres carrés sur un domaine de 5 382 mètres carrés, à côté d’un terrain de golf. Suge l’avait vu pour la première fois dans le film Casino, où elle servait de domicile au mafieux interprété par Robert De Niro. (…) Las Vegas avait beau être la capitale des modes criardes, il redécora l’endroit dans un style inédit, peignant le fond de la piscine en rouge sang et tapissant l’intérieur d’une moquette de la même couleur. La plupart des meubles étaient également rouges, ainsi que la Rolls Royce Corniche qu’il conduisait en ville. [ib. p. 136]

Le meurtre de Tupac interviendrait fatalement comme énième règlement de compte entre Bloods et Crips. Mais cela ne signifie pas pour autant que Bad Boy Records échapperait à toute responsabilité. Car, bien que Puffy Combs l’ait démenti, il semble avéré que le label new yorkais s’était attiré les services du gang rival des Crips en partie pour assurer sa sécurité dans ses déplacements en Californie :

Des dizaines de témoins se souviennent (…) que Puffy et Biggie étaient accompagnés de Crips lors de la cérémonie des Soul Train Awards de 1996, et un certain nombre d’indices déconcertants liant Biggie Smalls aux Crips firent vite surface. Tim Brennan, un inspecteur de la police de Compton, raconta au LAPD que des Southside Crips avaient assuré la sécurité de Biggie Smalls par le passé. [ib. p. 136]

D’une rivalité entre rappeurs de l’ouest et de l’est et d’un conflit entre label, on en arrive à une guerre des gangs de Los Angeles, que l’annonce de la mort de Tupac allait effectivement relancer avec de nombreux morts ou exactions dans les deux camps.

L’enquête sur le meurtre de Las Vegas allait être bâclée. De nombreux témoins furent maltraités, d’autres jamais interrogés. Yafeu Fula, choriste de Tupac, se déclara en mesure d’identifier le meurtrier sur photographie mais n’eut pas le temps d’être entendu. Deux mois après la fusillade de Vegas, il fut abattu dans une cité du New Jersey d’une balle en pleine tête, alors qu’il portait un gilet par balles. Le Crip « Baby Lane » demeurait évidemment un acteur clef de toute cette affaire, sinon un suspect de premier ordre, avec ses déclarations ambiguës sur la bagarre de Las Vegas, dont il a été victime et qui précéda le meurtre de Tupac. « Baby Lane » sera flingué à Compton en mai 1998.

En février 1997, Biggie Smalls débarque à Los Angeles pour tourner des clips de son nouvel album à paraître, Life after Death. Titre étrangement prémonitoire…

Le meurtre de Smalls apparut comme une réplique troublante de celui de Tupac Shakur, six mois plus tôt. (…) Biggie Smalls se trouvait à bord d’une GMC Suburban lorsque le conducteur noir d’une Chevrolet Impala SS se rangea côté passager et arrosa le véhicule de balles 9 mm. Smalls fut déclaré mort au Cedars-Sinai Medical Center à 1h15. [ib. p. 65]

Suite sans fin de l’infernale logique de vendetta croisée, le meurtre de Biggie le 8-9 mars 1997 est interprétée comme une réponse des Bloods à l’assassinat de Tupac par les Crips. Suge Knight est fortement soupçonné d’en être le commanditaire. Mais derrière l’apparente guerre des gangs californiens et en déconstruisant l’instruction des deux meurtres, Randall Sullivan défriche une autre piste autrement sulfureuse : l’implication de flics corrompus du Los Angeles Police Department (LAPD).

Flics et gangsters

C’est Russell Poole, inspecteur au LAPD, qui hérite de l’enquête sur l’assassinat de Biggie Smalls. Policier expérimenté, apprécié de ses collègues et de sa hiérarchie (Sullivan fait précéder tous les chapitres de son livre d’extraits des rapports d’évaluation de l’inspecteur, tous laudatifs), Poole vient pourtant de connaître sa première déconvenue professionnelle.

4.LAbyrintheIl était alors chargé d’enquêter sur le meurtre d’un flic noir, Kevin Gaines, descendu par un flic blanc, Frank Lyga. Suite à de multiples témoignages et une coûteuse reconstitution tridimensionnelle de la fusillade, l’instruction conclura que Lyga a agi en légitime défense, tandis que Gaines le prenait furieusement en chasse. Au cours de son investigation, Poole découvrit que Gaines était un flic ripoux. Ce dernier entretenait des liens troubles avec Death Row où il arrondissait ses fins de mois comme agent de sécurité, peut-être même comme convoyeur de drogue. L’une de ses maîtresses n’étant autre que l’ex-femme de Suge, Sharitha Knight.

Poole dut attendre d’avoir quasiment bouclé son enquête sur l’affaire Gaines-Liga avant de pouvoir lire le rapport de l’agent de l’unité fédérale – et ce ne fut pas grâce à sa hiérarchie. « En le lisant, j’ai compris que le LAPD savait que plusieurs de nos policiers travaillaient pour Death Row depuis au moins deux ans. Avec tout ce qu’on avait déterré sur les liens entre Kevin Gaines et le label, on aurait pu croire que les pontes informeraient les inspecteurs enquêtant sur Kevin Gaines, mais ce fut le contraire. Ils voulaient nous cacher la vérité. Là, je me suis vraiment mis à me poser des questions ». [ib. p.58-59]

Entravé par sa hiérarchie qui ne souhaite pas le voir explorer plus avant cette piste qui finirait par exposer la corruption du service à l’opinion publique, Russell Poole est enjoint d’abandonner ses recherches et intimé de se concentrer sur l’assassinat de Biggie Smalls. Mais il entame cette nouvelle enquête avec les mêmes intuitions, qui vont vite se confirmer. Poole parvient à la conclusion que des flics du LAPD seraient complices dans le meurtre de Biggie et que, plus généralement, au moins une quinzaine de fonctionnaires entretiendraient des liens avec Death Row et le gang des Bloods, y compris parmi l’unité d’élite antigang, la fameuse Community Resources Against Street Hoodlums (CRASH).

Les flics du CRASH ne sont certes pas des enfants de cœurs. Ils sont à l’honneur du célèbre film Colors de Dennis Hopper (1988) dans lequel le vieux policier joué par Robert Duvall essaie de calmer les ardeurs du jeune impétueux interprété par Sean Penn, surnommé Pac-Man par ses collègues mais aussi par les Crips, les Bloods ou les latinos du 18th Street Gang, qu’il harcèle et brutalise « comme un gangbanger », ainsi que le mettra en vain en garde son partenaire expérimenté.

A l’époque de Straight outta Compton, c’était relativement simple : « Fuck tha police » ! Le CRASH disposait d’un quasi mandat contre-insurrectionnel. Il devait « reconquérir la rue » avec toutes les « initiatives inventives » pertinentes pour atteindre cet objectif. Au-dessus de l’entrée de son quartier général on pouvait lire ceci : « Nous intimidons ceux qui intimident les autres ». Mais au milieu des années 1990, la donne n’est plus la même. Le CRASH, et dans son sillage une partie du LAPD, étaient infiltrés de gangbangers affiliés au gang des Bloods. Ou, ce qui revient au même, pourris de flics corrompus, tentés par l’argent facile :

Les liens entre policiers du LAPD et Suge Knight et le gang des Bloods n’avaient rien d’une vue de l’esprit. Poole insista : il s’agissait d’un fait abondamment démontré par des preuves que le service gardait en réserve (…). Bien que responsable de l’enquête sur le meurtre de Biggie Smalls depuis plus de quinze mois, Poole vit sa « chronologie » refusée par ses supérieurs. Le rapport qu’il remit (…) début octobre 1998 – quarante pages, interligne simple, petite marge – complétait parfaitement sa chronologie. (…) Ces deux documents décrivaient la contamination du LAPD, à partir d’une équipe de flics noirs liés à Death Row Records et jusqu’à la CRASH de Rampart, devenue fondamentalement un « gang de flics ». [ib. p. 293-294]

Les témoins décrivirent l’homme qui tira sur Biggie Smalls comme un type accoutré à la manière d’un membre de la Nation of Islam, avec costume clair et nœud papillon. Poole suspecte alors un certain Harry Billups, qui se fait également appeler Amir Muhammad. Si ce dernier n’est pas policier, c’est un ami très proche de David Mack, ancien athlète universitaire, flic au LAPD et affilié à Death Row, mouillé dans un braquage à main armé et condamné pour ce délit en décembre 1997. Poole est persuadé que Mack est complice dans l’assassinat de Biggie, le personnage clef, qui relie l’affaire tant au LAPD qu’à Death Row.

Dans l’orbite de Mack, l’inspecteur tombe sur un certain Rafael Perez, membre du CRASH. Il découvre que Perez a secrètement prêté allégeance au gang des Bloods et fréquente assidûment Death Row. Poole finit par serrer lui-même Perez pour le vol d’un lot de cocaïne placé sous scellé par la brigade des stups. Selon Poole, toutes les pistes de l’assassinat de Biggie conduisent dans la même direction : Suge Knight est le commanditaire, des policiers corrompus qui lui sont fidèles ont assuré la logistique et les opérations. Mais ce n’est pas de cela dont on entendra parler.

Car après son arrestation, Perez va balancer aux enquêteurs. Beaucoup balancer. Il leur donnera une liste de collègues longue comme Hollywood Boulevard, tous corrompus ou impliqués dans de nombreux délits. Le scandale médiatique est immense. Mais c’est un fiasco judiciaire. La plupart des procédures entreprises contre les fonctionnaires de police de LA finiront dans des impasses juridiques, du fait de la mythomanie, de la roublardise et du talent de Perez pour avouer beaucoup de choses, tout en dissimulant l’essentiel.

Deux meurtres avec un seul commanditaire ?

En parallèle et à la lumière de son enquête sur le meurtre de Biggie Smalls, Russell Poole pousse ses investigations pour revisiter le cas Tupac et remettre en cause l’idée d’une vendetta Crips-Bloods. Il se forge la conviction que Suge Knight est le Deus ex Machina derrière les deux meurtres et manifestement convainc Randall Sullivan, qui épouse cette théorie tout comme le documentariste anglais Nick Broomfield dans son film Biggie & Tupac, sorti en 2002.

La conviction de Poole se base sur des témoignages et un raisonnement sur les mobiles de Suge pour tuer Tupac. Poole a interrogé en particulier Frank Alexander, garde du corps du rappeur. Pour ce dernier, les faits « inhabituels » du 7 septembre 1996 lui laissèrent un mauvais pressentiment. D’abord, il était le seul garde du corps à accompagner Tupac dans ce déplacement, alors qu’on savait pourtant qu’il ne disposait pas de permis de port d’arme valable à Las Vegas. Ensuite, le téléphone portable qu’on lui donna avait une batterie déchargée. Enfin, l’altercation avec « Baby Lane » lui paraissait totalement suspecte :

Alexander pensait que l’agression d’Anderson avait été mise en scène, et que Suge avait payé le Crip pour se faire tabasser, puis tuer Tupac. La description des coups de feu par le garde du corps révéla un détail dont Poole n’avait jamais entendu parler : lorsque le tueur avait ouvert le feu, la Cadillac blanche ne s’était pas arrêtée « le long » de la BMW de Tupac et Suge, mais un peu devant le véhicule permettant ainsi de tirer selon un angle qui protégerait Suge de toute balle perdue. Alexander finit par admettre qu’il pensait que Suge (…) et Orlando Anderson étaient (…) impliqués dans le meurtre de Tupac, mais qu’il ne l’affirmerait jamais publiquement. [ib. p. 248]

Cette « théorie de la balle perdue » n’a jamais pu être vérifiée. Et « Baby Lane » Anderson n’est plus de ce monde pour se défendre de son implication dans l’exécution de Tupac.

Pour affermir sa thèse, Poole soutient que Suge Knight disposait de mobiles sérieux pour éliminer Tupac. D’une part, le rappeur réclamait son dû, une somme mirobolante de royalties, que Suge refusait de lui verser. La mère de Tupac portera d’ailleurs plainte contre Suge pour escroquerie peu après la mort de son fils. D’autre part, Tupac aurait envisagé, quelques semaines avant d’être tué, de quitter Death Row. Ce que n’aurait pas voulu entendre Suge. En tous les cas, il est certain que Tupac avait créé depuis peu sa propre société de production, Euphanasia. Les artistes cherchant à fuir Death Row étaient légions à l’époque : the D.O.C., RBX, Dre ou Snoop. Tout le monde commençait à se lasser des méthodes d’intimidation exercées sur eux par Suge et ses séides gangbangers :

En mars 1996, [Dr Dre] passa un coup de téléphone à Jimmy Iovine chez Interscope et lui dit qu’il voulait quitter Death Row pour fonder un nouveau label. « Je ne me plais plus à Death Row, expliqua-t-il à un journaliste. Là-bas, il faut en vouloir à quelqu’un pour se sentir bien ou enregistrer un disque ». Les observateurs furent très surpris que Suge accepte le départ de Dre, mais comprirent mieux en apprenant que Dre avait obtenu sa liberté en abandonnant ses énormes intérêts financiers dans la société ». [ib. p. 127]

Si Suge Knight laissa partir Dre contre des millions de dollars, pourquoi n’aurait-il pas fait de même avec Tupac, qu’il spoliait exactement de la même manière ? S’il était le commanditaire de l’assassinat de Tupac, comment expliquer qu’il pris place dans le véhicule visé lors du drive-by shooting ? En variante de la « théorie de la balle perdue », certains témoins affirment que cela prouve au contraire que Suge n’avait pas peur de prendre le risque de… se faire tuer lui-même pour faire tuer Tupac. Reste que Russell Poole était convaincu des responsabilités de Suge Knight dans les meurtres des deux rappeurs et orientaient ses investigations en conséquence. Le problème de Poole, c’était d’en convaincre sa hiérarchie au LAPD.

Noirs et blancs

Dégoûté que le scandale Perez n’accouche que d’une souris, frustré de voir que sa hiérarchie a cherché par tous les moyens à enterrer ses enquêtes mettant en lumière les liens entre Death Row, les Bloods et les flics ripoux du LAPD, furieux de voir que Suge Knight n’était même pas inquiété pour le meurtre de Biggie, dont il diligentait l’enquête et pour lequel il apportait un faisceau de preuves qu’il jugeait convaincant, l’inspecteur finit par démissionner de la police :

Le 25 octobre 1999, Russell Poole présenta sa lettre de démission au LAPD. Elle en disait juste assez pour que Parks et les autres gradés sachent qu’il pensait en savoir long sur eux. « [Ma démission] s’explique par la manière dont certaines enquêtes sur lesquelles j’ai travaillé ont été gérées. J’ai fait part de mes préoccupations à mes supérieurs, mais ils n’en n’ont jamais tenus compte ». [ib. p. 319]

Poole intentera même par la suite un procès en civil à son ancien patron Bernard Parks, chef du LAPD, qui ne fut pas mené à son terme car Parks ne fut finalement pas renouvelé à son poste suite au scandale du CRASH. Bernard Parks arriva à la tête de l’institution comme premier chef noir après les émeutes de 1992, déclenchées à la suite de l’acquittement de policiers blancs pour le tabassage filmé de Rodney King. A la même époque le verdict clément pour la star noire de foot US, O.J. Simpson, acquitté des charges du meurtre de sa femme blanche, divisera durablement les communautés noires et blanches. Enfin, l’affaire Gaines-Lyga alimenta elle aussi les tensions raciales au sein même de la police. Dans ce contexte, Randall Sullivan défend l’idée que Poole et Lyga, deux flics blancs aux états de services exemplaires, ont été les victimes d’un « racisme inversé » de la part des nouvelles élites noires du LAPD, mais aussi d’une partie des médias et des institutions de Los Angeles. Il prend la précaution de laisser à autres le soin de formuler indirectement cette thèse :

Jan Golab, le journaliste free-lance qui s’était mis en porte-à-faux en suivant l’action en justice de Poole (…) : « Le Times, ainsi que les autres médias de Los Angeles, avaient ignoré Poole pour une seule raison : racisme libéral. On ne peut rendre compte d’une histoire dans laquelle le gentil est un inspecteur blanc et les méchants sont tous noirs. Ce n’est pas permis, même si c’est vrai ». [ib. p. 345]

Le LAPD était désormais moralement abattu et employait presque un millier de policiers de moins que lors de l’entrée en fonction de Parks. (…) Même avec la baisse des exigences de recrutement, consentie pour promouvoir la diversité, le LAPD ne parvenait pas à remplir les classes de son école de police. Les dissensions internes avaient atteint un tel degré que le vice-président de la Police Protective League déclara publiquement que le scandale de Rampart était entièrement la conséquence de l’obstination de Parks à défendre des policiers noirs, accusation encore impensable un an auparavant. Selon l’ancien adjoint au chef de la police Steve Downing : « Nous en sommes arrivés au point où le LAPD a désormais deux systèmes de normes. L’un pour les policiers blancs, l’autre pour les minorités. Il n’est absolument plus possible de maintenir la discipline dans des conditions pareilles ». [ib. p. 356-357]

Mais Randall Sullivan montre qu’il adhère à cette hypothèse en affirmant en conclusion que la question de la « politique raciale » a pu aussi constituer le principal obstacle dans les enquêtes criminelles visant d’autres labels de hip-hop, comme celle contre de Rap-a-Lot Records à Houston. Conviction, ressentiment et paranoïa sont peut-être d’excellents moteurs pour l’investigation, mais sont difficiles à avaler sans preuves. A la lumière de l’histoire globale et récente des forces de police américaines, l’hypothèse de la « question raciale », comme l’articulent Poole-Sullivan, pour lesquels des Noirs se seraient coalisés pour se protéger contre les Blancs, laisse le lecteur perplexe… Mais on ne peut certainement pas exclure un réflexe de protection purement corporatiste du côté des flics de Los Angeles, logique hélas compréhensible de la part de fonctionnaires corrompus.

Biggie et Tupac

Malgré le déluge d’informations, d’expertises, de contre-enquêtes, de contextualisations, de mises en perspective, de témoignages, malgré la patiente couverture des procès et la critique des positions contradictoires tenus par et dans les médias, malgré la volonté sincère de Randall Sullivan de séparer le bon grain de l’ivraie en s’appuyant sur l’opiniâtreté et les intuitions de Russell Poole, on termine ce voyage dans le L.A.Byrinthe dans le même état que nous a laissé le souvenir de la lecture du Dahlia Noir de James Ellroy, perdu dans une brume de faits et de personnages indiscernables, en proie à l’aporie. Même si de nombreux éléments pointent vers la responsabilité de Suge Knight, les meurtres de Biggie et de Tupac restent irrésolus près de vingt ans après leur survenance.

Superstars de la société spectaculaire intégrée, Biggie et Tupac ont vécu et sont morts « au point de confluence d’un très grand nombre de mystères ». Il n’est pas exagéré d’avancer qu’ils ont « réalisé la philosophie » gangsta avec laquelle ils fanfaronnaient sur disque, sur scène, dans leur vie, résumée en deux mots – oui, deux mots – à même les tripes du charismatique Tupac : THUG LIFE.

5.TupacL’intérêt de la lecture de L.A.Byrinthe est de nous replonger dans le négatif. Ce récit nous permet de mesurer, avec le recul des ans, comment les dualités d’hier se subsument in fine dans une sorte de ruse de l’histoire. La vérité, c’est que l’intense rivalité East Coast-West Coast semble aujourd’hui aussi préhistorique qu’un rap de Kurtis Blow. Le marketing et le sens des affaires de certains (et de Dr Dre en particulier) ont vite rendu obsolète ce folklore aux conséquences funestes. Au point que Questlove (The Roots), commentateur mélancolique et avisé de la culture hip-hop, s’interrogeant dans un article récent sur l’origine de la forme déterritorialisée qu’a prise le rap contemporain, se demande si les productions de Bad Boy Records ne sont pas fautives, alors qu’on les recevait à l’époque comme les portes drapeaux d’un territoire en guerre contre un autre :

Who’s to blame? It’s hard to say. Certainly, Puff Daddy’s work with the Notorious B.I.G. in the early ’90s did plenty to cement the idea of hip-hop as a genre of conspicuous consumption. Before those videos, wealth was evident, but it was also contextualized, given specific character that harmonized with the backgrounds of the artists. Run-DMC had East Coast cool and cachet; Dr. Dre had West Coast cool and cachet. But Puffy had — and wanted to tell everyone he had — a different idea of power, an abstract capitalist cachet. His videos, and the image they projected, played as well in California as in New York, as well in Chicago as in Florida. It was a cartoon idea of wealth, to the point that specific reality no longer mattered. In literary terms, it was pure signifier.

Puffy Combs, qui posait au bad boy pour les besoins de la cause, est devenu un businessman millionnaire, qui a ouvert les portes au rap mainstream décontextualisé. Suge Knight, qui posait au businessman pour les besoins de la cause, reste le gangster qu’il a toujours été, aux portes de la prison à perpétuité, ruiné. Death Row n’est plus qu’un vieux souvenir. Crips et Bloods sont toujours en guerre plus ou moins larvé entre eux et contre les gangs latinos à l’influence croissante, associés aux cartels mexicains, pour le contrôle du marché de la drogue en Californie et à Los Angeles en particulier. Les Noirs ont toujours 21 fois plus de chances d’être tués par la police que les Blancs.

Tupac et Biggie sont devenus des mythes populaires. On a édité les beaux poèmes de jeunesse du premier en le pleurant comme un Rimbaud perdu. On a consacré au second un bio-pic, aussi pathétique que médiocre (produit par Puffy), mais où affleure in extremis un moment de vérité documentaire, au moment de ses funérailles chez lui, à Brooklyn, quartier survolté au son posthume de « Hypnotize ».

Christopher Wallace et Tupac Amaru Shakur sont morts.
Biggie et Tupac sont vivants.
Même pour rire.
Barack Obama lui-même, au bal des correspondants de presse en 2011 : « Maintenant nous pouvons nous concentrer sur les vraies questions auxquelles fait face l’Amérique, comme avons-nous vraiment atterri sur la lune, que s’est-il réellement passé à Roswell, et… où sont Biggie et Tupac ? »

Randall SullivanL.A.Byrinthe. Enquête sur les meurtres de Tupac Shakur, Notorious B.I.G. et sur la police de Los Angeles – Rivages Rouge, sortie en novembre 2014.

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