Interview – Vashty Bunyan (2014)


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A 69 ans, Vashty Bunyan pourrait avoir un nombre incroyable de choses à nous raconter sur son passé de chanteuse folk. Devenue une légende après la réédition il y a quinze ans de son album Just Another Diamond Day, sorti initialement en 1969 après qu’elle fut remarquée par Mick Jagger et lancée par le producteur de Nick Drake, elle refuse pourtant d’en parler. Elle a d’ailleurs mis 40 ans à sortir un deuxième album, Lookaftering, aussi sublime que le premier. Affectée par l’échec de Just Another Diamond Day, elle avait en effet choisi de tout lâcher pour partir sur les routes avec une roulotte et un chien pour seule compagnie, avant de s’installer finalement en Ecosse. Mariée, quatre enfants, elle a alors mené une « vraie vie », comme elle dit, en dissimulant à ses proches son passé de hippie. Jusqu’à ce qu’Internet et des sites comme Discogs ne fassent resurgir son histoire, pour nous transmettre un joyau de musique adulé par des freaks comme Devendrah Banhart, avec qui elle aura finalement enregistré. Avec la volonté de respecter sa pudeur et de conserver intacte sa légende, nous avons choisi de lui poser des questions sur le sens de la musique.

Vous utilisez désormais beaucoup l’informatique pour composer, spécialement pour cet album. Comment la technologie a-t-elle changé votre manière de travailler vos chansons ?

Des logiciels comme Pro Tools ou Logic m’ont offert des opportunités que je n’avais jamais eues avant, notamment pour écrire et enregistrer les arrangements que j’avais en tête. Je ne sais pas lire la musique, mais je suis maintenant en mesure de communiquer avec d’autres musiciens, qui eux le peuvent, en transcrivant des partitions et en les faisant enregistrer à l’aide de vrais instruments, tels que le violon ou la flûte. Cependant, j’utilise parfois aussi les instruments numériques que j’avais utilisés pour écrire, je les arrange et mélange ensemble les vrais et les « faux », afin de parvenir au son auquel je pensais.

Après la sortie de chacun de vos disques, vous semblez disparaître ou déclarez vouloir arrêter la musique. Cette fois-ci, pour Heartleap, qu’est-ce qui vous a fait reprendre le chemin du studio ?

En réalité, je trouve cela toujours un peu traumatisant de sortir de nouvelles chansons. Peut-être moins maintenant, mais ça l’était vraiment lorsque j’étais jeune. Cela dit, ça me demande encore du courage de me retrouver exposée alors que je suis une personne assez réservée, voire timide. Heartleap a été réalisé sur une période de sept ans, et la plupart du temps je travaillais seule, chez moi. J’enregistre très peu en studio, en fait, contrairement aux autres musiciens, ceux qui m’ont apporté leur si belle contribution.

Lorsque vous parlez de vos chansons, vous oscillez la plupart du temps entre culpabilité et fierté. On dirait que vous vous sentez coupable de composer, d’écrire.

Je réalise que l’essentiel de ma vie s’est déroulé en dehors de la musique, c’est à dire davantage dans ce que je considère être la vraie vie. C’est pour cela que je me sens particulièrement égoïste de vouloir m’isoler pendant des jours ou des mois entiers afin de composer. D’un autre côté, je souhaitais le faire du mieux que je le pouvais, au moins pour réussir à produire les sons auxquels je pensais. Ca m’a pris beaucoup de temps, et je suis effectivement tentée de dire que je ne le referai plus.

Avez-vous déjà imaginé à quoi ressemblerait un monde sans musique ?

J’ai vécu tellement longtemps sans musique, après l’avoir rejetée à cause de l’échec de Just Another Diamond Day dans les années 1970, que je sais en fait déjà à quoi cela peut ressembler. Je sais aussi que lorsque je suis revenue à elle avec la réédition de ce disque en 2000, c’était comme une porte fermée pendant toutes ces années qui se rouvrait subitement pour me rappeler tout ce qui m’avait manqué. Cette prise de conscience a été aussi douloureuse qu’exaltante. Maintenant, elle est revenue dans ma vie et je ne pense plus pouvoir m’en passer.

Votre musique semble renfermer une dimension spirituelle, qui passe de manière évidente à travers votre voix, très pure. Est-ce que la religion ou la spiritualité ont de l’importance, dans votre vie ?

Mon père était athée, mais il adorait les chorales et l’orgue. Il possédait une collection incroyable de disques de musique classique qui ont bercé mon enfance. J’avais aussi le sentiment qu’il aurait voulu que je sois un garçon (et du coup un enfant de chœur). Je me demande si ça n’a pas influencé le développement de ma voix. Il faudrait que je creuse un peu plus de ce côté-là, je pense. Mais je n’éprouve aucun sentiment religieux, même si j’ai toujours compris ce que pouvait ressentir mon père lorsqu’il m’emmenait, parfois, à l’église, pour y écouter la musique.

Vous dîtes que votre père était athée, pourtant votre nom est tiré du Vieux Testament…

C’est mon grand-père paternel, lui aussi athée, qui a trouvé ce prénom dans la Bible pour surnommer ma mère en référence à cette reine très rebelle qu’on trouve dans le Livre d’Esther. Ensuite, mon père a baptisé son bateau Vashti, et m’a toujours raconté qu’il m’avait appelée comme ça après son bateau.

Les pochettes de vos deux derniers albums ont été peintes par votre fille. Avez-vous développé ensemble une mythologie autour des animaux qu’on y voit ?

C’est vrai que sur les peintures de ma fille Whyn Lewis on peut percevoir une dimension magique ou mythique. Elle parvient à reproduire des émotions humaines en combinant formes, positions et symbolisme. J’ai choisi sa toile « Run » pour Lookaftering, que j’ai d’ailleurs la chance d’avoir chez moi au mur. Elle a peint « Hart’s Leap » il y a cinq ans, mais j’en utilisais une reproduction comme fond d’écran, sur mon ordinateur, tellement je l’aimais. Et puis un jour, en mars dernier, j’étais en train de la regarder et la chanson « Heartleap » est venue à moi. Whyn m’a autorisée non seulement à utiliser cette toile pour la pochette de mon album, mais aussi à lui voler le nom pour en faire le titre de mon album.

De quels autres artistes vous sentez-vous proche, aujourd’hui ? Des noms comme Alela Diane, Mariee Sioux, Devendra Banhart ou Marissa Nadler, Angel Olsen et peut-être aussi Will Oldham signifient-ils quelque chose de particulier pour vous ?

En fait, vous avez choisi des musiciens à propos desquels je lis souvent qu’ils ont un style similaire au mien, alors que je trouve qu’on a tous un style différent les uns des autres. J’avais l’habitude de ne presque rien écouter lorsque je travaillais sur ma propre musique (je suis donc vraiment égoïste…), mais maintenant que j’en suis sortie je vais suivre le conseil de Mandy Parnell, qui a fait le master de Heartleap. Elle m’a dit de rentrer chez moi et d’écouter autant que possible des musiques différentes de la mienne. C’est ce que je vais m’efforcer de faire !

Aujourd’hui, la musique est employée partout, des films aux jeux vidéos, en passant par la publicité ou la mode. Quel rôle social attribueriez-vous désormais aux musiciens pop ? Pensez-vous qu’ils puissent encore remplir leur rôle de guides vers les émotions et les sentiments ?

Je ne crois pas que ce soit le rôle des musiciens d’évangéliser, en quelque sorte, ou même de guider, mais peut-être plutôt d’observer, de commenter et d’illustrer. J’espère que quelque chose comme Internet va continuer de représenter un moyen pour les musiciens d’être entendus et qu’il continuera d’être aussi anarchique pour les temps à venir. Je crains vraiment qu’il soit régulé un jour, c’est pourquoi nous devons encore en profiter pour transmettre la vérité.

Vashty BunyanHeartleap (Fat Cat Records), sortie en octobre 2014.

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