Kyle Gann. No Silence : 4’33 de John Cage (2014)


john-cage900x600Pour la plupart d’entre nous, la musique consiste en un agencement de sons structurés autour d’un rythme et d’une mélodie. Elle est censée nous apporter quelque réconfort en nous guidant vers des émotions, vers le beau, l’extase ou l’énergie. Chacun peut y voir ce qu’il veut, mais le silence n’est pas la première chose qui vient à l’esprit lorsqu’on pense à elle.

Voilà sans doute la raison pour laquelle nous aurions été plusieurs à quitter l’enceinte du Maverick Concert Hall, près de Woodstock, lorsque le pianiste David Tudor a entamé la pièce 4’33 du compositeur John Cage, ce fameux soir du 29 août 1952. Nous aurions crié au scandale ou serions partis discrètement, maugréant contre cette escroquerie. De fait, contempler un pianiste immobile, assis face à un piano fermé pendant quatre minutes et demie nous aurait nécessairement dérouté. Pourtant, cette pièce « musicale » devait devenir non seulement célèbre, mais surtout une œuvre extrêmement importante pour nombre d’artistes, musiciens, plasticiens ou même membres de nos groupes de rocks favoris.

Dans son livre, le compositeur, musicologue et critique au Village Voice Kyle Gann s’emploie justement à nous démontrer que ce morceau de silence était en fait tout sauf un canular. Dès les premières pages, il démonte assez facilement cette thèse pour nous faire comprendre que 4’33 renferme, a minima, une dimension philosophique et spirituelle questionnant les liens entre le son et l’absence (présumée) de son, entre le pianiste figé et son instrument, entre la scène où cela se « passe » et le public, entre la soumission et l’irrévérence de chaque individu confronté à cette expérience confondante.

4’33 aurait donc un aspect initiatique, puisqu’elle nous incite à mieux écouter, à retenir de chaque son, même le plus infime, une série de notes formant à leur tour une mélodie bucolique ou urbaine, selon le lieu ou on l’entendra. Il s’agit pour Cage d’éduquer notre perception et de la remettre au hasard, sans chercher à enfermer le spectateur dans une œuvre difficile et contrôlée à l’extrême. Ainsi, en cela, cette œuvre est plus généreuse qu’on ne le pensait, et ce serait faire un anachronisme que de penser qu’elle n’a rien d’original.

En 1952, 4’33 avait certainement quelque chose de révolutionnaire. Pour nous en convaincre, Kyle Gann replace l’œuvre de John Cage dans un contexte historique et culturel où les compositeurs américains d’alors recherchaient encore une forme musicale qui puisse les distinguer de la tradition européenne, à l’image de ce qui s’était fait au XIXème siècle en littérature et avant cela en peinture, lorsque celle-ci a cherché ses sujets dans une nature continentale, un environnement typiquement américain apparaissant comme extraordinaire aux yeux des Européens.

L’auteur nous apprend également que, comme sa musique, le passé pour le moins atypique de Cage expliquerait une grande partie de ses compositions. Enfant précoce et en même temps souffre douleur de ses camarades de classe, il s’exprime par la musique dès l’âge de douze ans dans le cadre d’une émission de radio qu’il dirige pour sa troupe de scouts, et qui d’ailleurs ne survivra pas à son départ. D’abord attiré par une carrière de prédicateur, comme son grand père, il se tournera finalement vers l’écriture pour suivre les traces de Gertrude Stein.

Un peu rebelle, il obtient finalement de ses parents l’autorisation de voyager en Europe pour apprendre de la vie ce que la fac ne pouvait plus lui transmettre, lui qui passait pour un génie. Il arrive ainsi à Paris au printemps 1930 et s’intéresse à l’architecture, à la peinture, puis prend des cours de piano au conservatoire avant de se passionner pour la musique de Bach, qu’il critiquera vivement quelques années plus tard. De retour à Los Angeles à la fin de La Grande Dépression, il fait alors des petits boulots avant d’entamer une carrière de compositeur de musique de danse et de s’intéresser aux travaux du compositeur autrichien Arnold Schöenberg, inventeur de la méthode dodécaphonique. Puis il fait la connaissance de l’ethnomusicologue Henry Cowell, qui deviendra son professeur et protecteur et se lie d’amitié avec Lou Harrison, féru comme lui de musique pour percussions, ainsi qu’avec Marcel Duchamp, qu’il admirait (*).

Durant cette période, John Cage invente le piano préparé qui, des décennies plus tard, va inspirer Sonic Youth pour modifier ses cordes de guitares. En 1942, il s’installe à New York avec son épouse et commence à y enseigner la musique expérimentale. Le couple divorce finalement en 1945 car Cage s’avère préférer les hommes. C’est en 1951 qu’il aurait trouvé sa plus grande inspiration pour composer ce morceau (dont la durée correspond à celle des 78 tours de 30 centimètres) en visitant une chambre anéchoïque, ce qui lui permet ainsi de réaliser que le silence absolu n’existe pas. Gann évoque également son attrait pour le zen japonais : 4’33’ serait un « exemple de pratique zen », une synthèse du choc entre la structure de l’Occident et la philosophie asiatique qu’on ne rencontre alors que sur la côte ouest américaine, où Cage a grandi.

Après avoir exploré son histoire personnelle, ses influences et sa démarche créative, Kyle Gann s’arrête un temps sur ses héritiers actuels : Franck Zappa, les membres du mouvement Fluxus dans les années 1960 qui édifièrent la réputation de Cage et dont faisait partie Yoko Ono, future madame Lennon, le saxophoniste La Monte Young, Steve Reich, Phillip Glass, ou encore les chantres de la musique acousmatique, les Magnetic Fields, Thurston Moore de Sonic Youth et leur side project Ciccone Youth ; tous considérant les sons de toutes sortes comme des musiques potentielles, et le hasard comme nouveau tempo.

Grâce à la construction de cet ouvrage en quatre parties majeures, on comprend mieux les quatre dimensions d’une œuvre qui, si elle tourne autour des silences, n’en est pas creuse pour autant. Par elle, on est en effet invité à abandonner la musique pour mieux retrouver la nature. 4’33 nous permet désormais de l’entendre partout, dès que nous le souhaitons. De quoi laisser au vestiaire nos vieux a priori.

Kyle Gann. No Silence : 4’33 de John Cage. Allia, 2014. 187 p.

(*) : Cf. John Cage. Rire et se taire : sur Marcel Duchamp. Allia, 2014. 95 p.

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