Einstürzende Neubauten – Le Trianon (17/11/2014)


EN_Lament_Presse_Mote_Sinabel_3_C

Lundi dernier, Einstürzende Neubauten donnait un concert au Trianon de Pigalle pour dévoiler son nouvel album, Lament. Un album-concept annoncé comme un vibrant hommage aux victimes de la Grande Guerre. Un album qui ressemble en fait à s’y méprendre à une commande publique, l’année du centenaire d’un des pires conflits qu’ait connu l’Europe. Sans vouloir manquer de respect aux familles des victimes, il y avait là suffisamment de quoi bailler en le mettant sur la platine. Il y avait là deux raisons suggérant qu’EU avait franchi une ligne qu’on pensait inviolable, préférant conserver en mémoire l’image d’un groupe punk d’avant-garde et exemplaire depuis le début des années 1980. Mais la vision de ce concert devait changer la donne.

Avant le déclenchement des hostilités, la scène du Trianon paraissait un peu trop petite pour accueillir dignement l’orchestre qu’on attendait avec émotion. A voir ces kilos de métal et de plastique jonchés sur le sol ou suspendus à des portiques imposants, on se demandait comment les membres du Neubauten allaient circuler pour se mettre à en jouer avec la possibilité de se lâcher.

C’était sans compter sur ces francs-tireurs de roadies qui guettaient les meilleurs fenêtres de tir pour sauter sur les planches du vieux théâtre, afin de changer ou simplement déplacer au moment opportun les munitions du bassiste légendaire Alexander Hacke, de l’espiègle percussionniste Nu Unruh ou du charismatique chanteur Blixa Bargeld. Il fallait leur dextérité pour apporter sur un chariot des douilles d’obus en cuivre datant peut-être de 1914, et servant au « batteur » Rudolf Moser à créer des auréoles de sons zen, en contre-point à l’ambiance des tranchées. Car l’ambiance, oui, est bien à la guerre.

Les gigantesques glockenspiels placés au centre et ressemblant à des katiouchas sont là aussi pour le rappeler. C’est sur ces rampes de mortiers construits avec des tuyaux d’évacuation d’eau qu’Hacke ou Unruh ont construit un rythme entêtant pendant près d’un quart d’heure à l’aide de simples baguettes (« Der 1. Weltkrieg »). Et ce, sans broncher, sans jamais faillir, accélérant même le rythme tandis que Bargeld énumérait les pays entrant successivement en guerre, par dessus des enregistrements de voix féminines dressant pour leur part la liste des villes européennes et balkaniques touchées par le conflit. Vers la fin du concert, le flegmatique « guitariste » Jochen Arbeit en détournera l’usage pour y souffler avec des pistolets de compresseurs d’air. Déjà plus léger.

Mais avant cela, lançant de droite à gauche des regards sombres, Blixa Bargeld  nous assénait son fameux cri primal, capable de percer des tympans déjà éprouvés par la furie d’une conflagration que le groupe rejouait devant nous. Cependant, en bon chef magnanime, le kaiser prévoyait aussi d’accorder du répit à ses hommes, comme lors du superbe et émouvant « Lament 1« , dans lequel des jeux de voix évoquaient avec douceur les âmes des défunts soldats, ou de leurs victimes collatérales. Ou peut-être encore de toute une nation meurtrie par les crimes de la guerre.

Puis au terme d’un chaos mesuré, les membres du groupes se sont avancés vers les micros pour, un par un et toujours dans le même ordre, comme une rumeur qu’on voudrait diffuser, nous faire partager le son sans trop d’espoir de voix enregistrées. En fait, des voix de véritables prisonniers captées dans des camps et archivées à l’Université de Humboldt à Berlin. Des voix résonnant cependant comme l’annonce de la fin d’un supplice, ou comme les premiers témoignages d’une population dévastée par la folie de nos chefs. Un superbe moment de suspension et de grâce, malgré tout. Dans le « Lament » suivant (il y en a trois sur l’album), une ballade viendra d’ailleurs dresser le bilan des maux et des regrets, dans la bouche d’un homme tombé au combat et nous parlant depuis la mort. « How did I died ?« , nous chante Blixa Bargeld de sa voix à la fois plaintive et pleine d’étonnement, témoignant ainsi de l’absence de contrôle de l’homme sur sa propre vie.

Si ce nouvel album pèche un peu par une production trop propre pour véritablement rendre compte de la crasse d’une telle guerre, si parfois on y subit un peu l’interprétation caricaturale du conteur Bargeld désormais établi dans un establishment arty, lui qui pourtant ne manque pas d’humour, le concert de lundi a toutefois offert à ce Lament une autre dimension, grâce à la pression dans laquelle la musique y était circonscrite pour mieux exploser, finalement, sur cette petite scène officiant comme un véritable bâton de dynamite.

Einstürzende NeubautenLament – Mute Records. Sortie le 10 novembre 2014.

Un commentaire

  1. Spanico

    Tiens, ça me fait penser à un album dans un tout autre genre : celui de Impure Wilhelmina où était écrit sur la pochette cette ligne d’Apollinaire : « Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain amour ». Impossible de retrouver ça sur internet. Bon, en même temps, la scène hardcore suisse… En attendant que Blixa nous fasse une reprise de la « Chanson de Craonne »…

Laisser un commentaire, un bon mot, une remarque...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :