Pitchfork Music Festival (01/11/2014) (Invité)


Par Dominique Grass, invité du Bazar.

Paris, samedi 1er novembre 2014, 17h. Des familles sortent de l’exposition « Zizi Sexuel ». Plus loin, à la Grande Halle de la Villette, il n’y a encore presque personne qui fait la queue devant le Pitchfork Music Festival (PMF). Monsieur R. est sensé nous rejoindre. Mais à quelle heure ?

On attrape tout juste le dernier morceau de Jessy Lanza qui officie seule avec ses machines devant un public clairsemé. Son album Pull My Air Back, sorti en début d’année, a bénéficié de la bienveillance certaine de la critique distinguée, favorable à la néo-tendance electro R&B. Mais c’est bien en live que la discrète Jessy se taille une réputation, comme au Sonar de Barcelone en juin. La canadienne est concentrée, nerd soufflant sa fragile bulle de savon digitale qui grossit, grossit, grossit, jusqu’à nous envelopper tous : « Keep moving » chante-t-elle, douce boucle qui fédère cette poignée de fidèles spectateurs qui n’a pas sacrifiée aux rituels consuméristes hebdomadaires. Et pourtant le PMF est un vrai centre commercial avec boutiques fashionistas, espace vidéo-ludique, service VTC Über, bowling sponsorisé par Mercedes-Benz venu promouvoir ses Smart pour couples Kooples, stands à junk food biologique, aucun alcool fort disponible et pléthore de jus de fruits énergisants issus du commerce équitable. Dans l’île PMF, l’importation de produits est interdite. Le spectateur devra consommer ce que les annonceurs lui proposent. Pour s’éviter un improbable braquage de caisse par une conspiration de barbus/moustachus à chemises à carreaux dont l’ambition première n’est pas de rejoindre une ZAD ou DAESH, le PMF bat aussi sa propre monnaie : le token.

1.TokenPuisque il est de nature à s’attirer de légitimes railleries, il faut bien reconnaître que le public cible du PMF 2014 est en transition stylistique : le look hipster semble visiblement démonétisé au profit de la tristoune tendance normcore. On échange sur les expériences de la veille ou de l’avant-veille : la découverte Ought, la déception annoncée James Blake, la performance envoûtante de Dire Straits (enfin on veux dire The War on Drugs) (lire ici la chronique de leur dernier album). Ça ne nous a pas laissé le temps de nous intéresser à ce que proposait Charlotte OC. Mais Tobias Jesso Jr. nous reçoit pour un concert piano-voix. Romantique aigu, Jesso Jr. à un chant propice à faire chavirer les plus pileux de l’assistance. Fausse modestie mise à part (« J’étais à Hollywood, je tournais en rond. Puis je me suis mis au piano il y a deux ans ».), il est assez convainquant dans son imitation de John Lennon. Certes on eût peut-être préféré l’entendre en after Sunday blues. C’est donc avec un vague à l’âme inattendu qu’on fait connaissance de la charmante Kwamie Liv qui lui succède. Elle aussi surfe sur cette vague R&B chic que promeut Pitchfork, entre FKA Twigs ou Banks. Au milieu des années 90, c’est à Bristol qu’on forgeait l’alliance mélancolique de voix profondes et délicates à de puissantes infrabasses hip hop. Avec sa production volontairement effacée, Kwamie Liv est aussi éloignée des combos de la Wild Bunch qu’elle n’a, à l’opposé du spectre, de points communs avec l’excitant délire narcotique contemporain de Grimes. Elle est juste belle à bailler. Et Monsieur R. n’est pas prêt d’arriver.

2.KwamieAvec un nom pareil on pense naïvement que Movement va nous tirer de la torpeur. Mais dès les premières notes de « Us » on comprend vite qu’il ne va pas faire jour cette nuit. Electro narcoleptique pour trentenaires dépressifs, cette musicothérapie de basse intensité donne désespérément envie d’aller flâner dans le parc à thème. On finit ainsi par trouver refuge dans l’espace rétro-gaming à jouer à Pac Man ou à Pong, inusable figuration pixélisée du tennis de table mais aussi bien mise en abyme de la Grande Halle de la Villette où les deux scènes pink et green se répondent à intervalle d’une heure. Avec une entame de programmation notablement molle pour cause d’abus de Xanax, on se prend à regretter les disparus. Une pensée peut-être liée au fait qu’on tombe sur une boutique qui vend des tee-shirts avec portrait non légendé, « I miss X » où X nous reluque d’outre-tombe avec son regard inexpressif modiglianesque. Qui c’est, celui-là ? Elliott Smith ! Et lui ? Bah, c’est Ian Curtis ! Hehe, voilà Amy Winehouse ! Et heu… Non je ne le reconnais pas… Qui ça ? River Phoenix ? Le frère de ? Tu crois que Monsieur R. a autant de sex appeal ?

3.ElliottIl semble que l’hôpital critico-psychiatrique du PMF dispose d’une variété appréciable de cas pathologiques. Profitons donc d’une visite de schizophrènes en pleine poussée maniaque. Foxygen est sans conteste une des têtes d’affiche de la soirée. Shaun Fleming est torse nu pour nous faire croire qu’il est du même sang que Mick Jagger ou Iggy Pop. Avec son regard mascara et ses gesticulations de diablotin monté sur ressort, il fait peine à voir. La musique est un mash-up quasi-indescriptible de la plus atroce des factures, chaos indigeste de rock sixties, glam, FM. Monsieur R. qui, par chance et choix, a échappé à ça, aurait pu arguer que Foxygen est à peine sauvé par ses gogos. Ce groupe évoque ce que pouvait représenter Lehman Brothers au moment de leur banqueroute en septembre 2008 : une bulle spéculative en train d’exploser. Mais rassurons-nous, Foxygen n’est pas too big to fail. C’est à une autre forme de désastre que nous convie ensuite Tune Yards, projet de l’artiste « total » Merrill Garbus. Après cette succession de prestations poussives, piteuses ou outrancières, on oscille entre résignation et dépit. Version féminisée et teintée d’africanisme d’un Animal Collective, Tune Yards déconstruit ses chansons dans toutes les directions cardinales imaginables. Au moment où Merrill saisit une sorte d’ukulélé, on se dit qu’il est vraiment temps d’aller dévorer un burger biologique industriel (4 tokens).

4.FoxygenÇa y est, on sait que Monsieur R. ne déboulera que vers 1h AM ! Il échappera donc à la nouvelle blague de potache des (contre-)programmateurs. 90 minutes plus tôt, quelques inconscients optimistes se sont chargés de uppers pour absorber les prestations, autrement calamiteuses, de Foxygen et Tune Yards. Quand soudain, un petit malin éteint la lumière et déclame : « Bon on se calme hein, maintenant tout le monde s’assoit et on écoute sagement ce bon vieux disque de Nick-Tim Drake-Buckley que j’ai déniché dans un vintage shop ! ». En l’occurrence, il s’agit de José González qui, comme son nom l’indique, est Suédois. Le nordique ibérique chuchote sa folk, certes soyeuse mais hors contexte, qui ne sied guère qu’à une flopée de fans chauffés à la bière coupée à l’eau (3,5 tokens). Il faudra donc patienter jusqu’à 11h PM pour que le PMF ne démarre véritablement pour nous et récupère in extremis les dopés perdus en plein bad, grâce au disco-funk providentiel et luminescent de Jungle. Les Britanniques, remarqués pour leur premier album surprise au titre éponyme, sont évidemment les mieux placés pour faire monter « The Heat ». Nos voisins arborent des diodes sur leur chapeau feutré et suent comme des Bee-Gees dans leurs manteaux en fausse-fourrure. On crie. On s’élève. On se dit qu’on en a bavé pour en arriver là, que ça valait le coup de ne pas épargner nos efforts, que ce n’est pas étonnant que « Busy Earning » devienne l’un des hymnes de cette soirée qui n’en finissait pas de ne pas commencer.

5.JunglePauvre Monsieur R., qui n’est pas monté dans le Soul Train façon Jungle et qui manquera aussi l’appel du Caribou ! Le Canadien est en terre conquise et surchauffée. Il mise sur le déroulé de son excellent et récent Our Love. Dommage cependant qu’il y donne tant d’application et ne lâche les beats qu’avec parcimonie. Il était facile de supputer que Jessy Lanza, en featuring sur un titre de l’album, rejoindrait Caribou pour chanter en direct sur « Second Chance« . Malgré tout, la magie peine à prendre jusqu’au final, enfin libéré, avec en point d’orgue le titre orgasmique « Can’t Do Without You« , accompagné d’un presque convenu lâché de ballons (cela deviendrait-il une habitude parisienne ?). Sourire sur toutes les lèvres. En sus, le voilà enfin, Monsieur R. ! Arrivé à temps pour se plonger dans le live rugueux de Four Tet, qui vient tout juste de sortir Beautiful Rewind, breakbeats intempestifs et arythmie contrôlée. Pour le plaisir majoritaire, le PMF est devenu un gigantesque dance-floor. Et ce qui devait arriver arriva. En l’absence définitive de River Phoenix, Monsieur R. n’a plus de concurrent potentiel. Il ne lui faut guère que quinze minutes pour qu’une jolie brune lui propose implicitement un plan cul. C’est tout un art de savoir dire non.

6.CaribouJamie xx poursuit la tâche d’ambiancer Paris. Il s’y adonne d’une manière efficace et éclectique, en se montrant capable de générer bien d’autres émotions que la neurasthénie low-fi qui émane de son groupe (The xx). Connu pour quelques fameux remixes, en particulier de Gil Scott Heron (dont on redécouvre avec plaisir « I’ll take care of U« ), Jamie xx alterne moments garage, house ou discostalgique, tout en se payant le luxe de citer le Caribou du soir, en ressuscitant l’euphorie à peine dissipée de « Can’t Do Without You« . Voyant néanmoins mes forces m’abandonner, un grand type souriant me propose pour quelques tokens un vaste choix de produits euphorisants. Puis une voisine Écossaise m’enjoint de « keep moving », expression qui fait drôlement écho au titre de Jessy Lanza entendu il y a près de douze heures déjà. Éternel retour. Fatalement, sur un classique perlé d’Anita Ward (« Ring my bell« ), Monsieur R. emballera facilement une blonde. C’est tout un art de savoir dire oui.

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