Interview – Eric Deshayes sur Kraftwerk (2014)


Kraftwerkdisco

Avec deux précédents ouvrages déjà publiés au Mot et le reste (Au delà du rock en 2007 et Can en 2013), Eric Deshayes s’est imposé ces dernières années comme l’un des meilleurs spécialistes français du rock allemand des années 1970. Il revient aujourd’hui avec une bio du mythique groupe Kraftwerk, pionnier de l’électronique et à l’avant-garde de ce qui allait donner dans le reste de l’Europe la new-wave et l’EBM (Electronic Body Music, dont les représentants les plus connus sont Front 242 et DAF). Deshayes y analyse la musique du collectif arty album par album, la remettant à chaque fois dans le contexte social et culturel de l’époque et rappelant ce qu’elle a pu apporter aux musiques à venir. Bien que sa plume précise et rigoureuse nous en a déjà beaucoup appris sur les artistes de Düsseldorf, nous souhaitions relire avec lui Kraftwerk entre les lignes.

Vous avez déjà écrit plusieurs livres très documentés sur le rock allemand des années 1970. Comment est née chez vous cette passion pour le krautrock ?

Elle est simplement née de longues soirées d’écoute entre amis passionnés de musiques « bizarres », au début des années 90, lorsque le post-rock et l’électronica vantaient les mérites du krautrock. C’est venu en même temps que ma découverte des différentes tendances du jazz et des musiques dites progressives : Pink Floyd, King Crimson, Gong, Soft Machine… Et donc les Allemands Amon Düül II, Can, Kraftwerk, Tangerine Dream, Agitation Free, Cluster… Et bien d’autres. C’est peut-être même le fait que la scène allemande est foisonnante et hétéroclite qui la rend passionnante. On est jamais au bout de ses découvertes.

Si on voulait décrire la musique de Kraftwerk aux jeunes générations, quelle expression définirait le mieux le groupe, selon vous : modernité surannée, dandysme rétro-futuriste ou encore cabaret (post) industriel ?

J’emploierais plutôt l’expression de dynamisme rétro-futuriste. C’est surtout une idée de mouvement insaisissable lié à la technologie. Kraftwerk fait la jonction entre la culture électronique et la modernité des années 1920 et 1930, celle qui a amené l’électricité, les trains, la production industrielle, le design et une nouvelle typographie adaptée à la production en série. C’est un tout. L’image de Kraftwerk, c’est cela, sa musique aussi : Autobahn, Trans Europe-Express, jusqu’au titre « Aerodynamik » sur Tour de France Soundtracks en 2003. Ce dynamisme rétro-futuriste s’est imposée avec Autobahn et ne l’a jamais quitté depuis.

Kraftwerk pratique une forme d’art total (le « Gesamtkunstwerk »), qui peut être difficile à tenir sur la longueur d’une carrière, en mêlant musique, performances, images, visuel et décors, et pourquoi pas mode. Leur connaît-on aujourd’hui ou dans le passé des équivalents ?

Au contraire, Kraftwerk tient sur la longueur grâce à son concept de Gesamtkunstwerk. La grande machine a toujours besoin d’être révisée. Actuellement, le passage à la 3D redynamise Kraftwerk et l’impose dans les grands lieux d’art contemporain (le MoMA, la Tate Gallery, la Fondation Louis Vuitton…). The Wall de Pink Floyd n’est pas tout à fait un équivalent à Kraftwerk, mais la construction d’un mur sur scène, la musique, l’utilisation d’animation, puis le film au cinéma en font une œuvre d’art totale contemporaine à The Man Machine. Les concerts de Massive Attack d’il y a une dizaine d’années, avec un écran en fond de scène inspiré de Matrix, font aussi penser à ça. Et puis avant même de faire de la musique, Robert Del Naja, alias 3D de Massive Attack, était graffeur. Il a beaucoup travaillé sur les visuels de pochettes du groupe. Il y a quelque similitudes avec Kraftwerk. En poussant la logique jusqu’au bout, Michael Jackson, notamment le projet qu’il travaillait juste avant sa mort, allait assez loin dans l’union des arts, musique, vidéo, danse…

Pouvez vous également nous éclairer sur le concept de « Menschemaschine », qui sert de fil rouge à la carrière du groupe et, par ricochet, à votre ouvrage ?

Die Menschemaschine, c’est justement le nom et la concrétisation de l’œuvre d’art totale Kraftwerk. Il y a eu une incompréhension du terme « Menschemaschine  » : ce n’est pas les hommes-machines, mais la machine-homme, au singulier, une seule machine, un seul projet global pensé et minutieusement élaboré sous tous ses aspects. Équipement, pupitres de scène, haut-parleurs, musique, vidéo et intervenants humains sont les éléments d’un projet plus grand qui les surplombe. C’est une idée très liée à l’enseignement du Bauhaus, l’école d’architecture et d’arts des années 1920/30.

Votre livre se concentre principalement sur l’analyse musicale des travaux de Kraftwerk, car on connaît très peu leur vie privée. On sait seulement qu’ils se passionnent beaucoup pour le vélo, ce qui en dehors des histoires de dopage dans le cyclisme ne paraît pas très rock’n’roll… Qu’est-ce qui se cache derrière cette volonté d’anonymat ?

Dès qu’ils ont eu du succès, leur volonté a été de mettre en avant le concept artistique, l’œuvre. Leurs personnes y sont intégrées mais en tant qu’éléments statiques. Travailler des heures durant sur des synthés en studio n’est pas non plus très rock’n’roll. C’est l’un des grands quiproquos de Kraftwerk. Il ne se positionnait pas sur un terrain rock et considérait même le temps des guitar heros comme révolu. Le tout est que leur posture froide et robotique a tellement bien pris qu’ils l’ont complètement intégrée au concept et en ont tiré partie. Ne pas parler d’eux-mêmes, refuser les photos hors contexte scénique a figé leur image. C’est une gestion habile de leur image… Du coup, aujourd’hui on ne se soucie plus trop de qui ils sont.

Avez vous cherché à rencontrer les membres du groupe ou, à défaut, leur entourage ?

Il est bien connu que Ralf Hütter ne souhaite pas s’exprimer dans le cadre de projets d’ouvrages retraçant l’histoire de Kraftwerk. Il répond aux interviews, mais dans le cadre de réalisations nouvelles, albums et concerts. J’ai donc bien tenté d’entrer en contact avec lui tout en sachant que cela resterait sans suite. J’ai pu échanger avec Emil Schult (qui a fait la pochette d’Autobahn notamment), mais il m’a d’emblée annoncé qu’il ne s’exprimerait pas au nom de Kraftwerk, ni sur ce qui concernerait directement Kraftwerk. J’ai pu mieux connaître ses années de formation à la Kunstakademie de Düsseldorf et le foisonnement artistique de la ville fin 60 début 70.

Sur la première moitié de l’album Tour de France Soundtracks, on entend une sorte de techno minimale, très contemporaine. Après avoir influencé nombre de musiciens actuels (vous évoquez huit générations rien que pour l’électro, ce qui n’est pas rien), on a l’impression que Kraftwerk s’inspire à son tour de ce qui se fait aujourd’hui, sans forcément faire preuve d’une grande originalité. Pensez-vous que la créativité de Kraftwerk se soit un peu infléchie, comment voyez-vous la confrontation entre Kraftwerk et l’électronique actuelle ?

J’aurais plutôt tendance à dire que Kraftwerk ne s’inspire peut-être pas assez de ce qui se fait aujourd’hui, mais que s’il se mettait à faire du Daft Punk, on le lui reprocherait encore plus. Sur Tour de France Soundtracks, la première moitié de l’album est liée à une seule thématique, d’où une sensation de répétition. Les titres qui suivent sont beaucoup plus réussis : « Aerodynamik » , « Vitamin«  , « Elektro Kardiogramm«  . Le tout reste bel et bien « du Kraftwerk » : des sons qui fusent, qui claquent. C’est net, dynamique et très travaillé. Ces titres s’apprécient d’ailleurs énormément en concert. En terme de spatialisation du son, d’effets surround et autres, Kraftwerk a encore quelques longueurs d’avance pour ce qui est du live. Lorsque j’ai assisté pour la première fois à un concert de Kraftwerk, en 2004, j’ai été soufflé par la qualité, la précision, la netteté du son et par les effets de spatialisation. La même précision était à l’œuvre aux Nuits Sonores en juin 2014, avec la 3D en plus. Les live de DJ me paraissent produire une musique beaucoup trop frontale, à peine stéréophonique.

Kraftwerk donne une série de huit concerts à Paris au mois de novembre à la Fondation Louis Vuitton, correspondant à huit de leurs albums. Cela émane-t-il d’un nouveau concept « kraftwerkien », et quel serait-il ? Auxquels irez-vous, si vous avez eu la chance de pouvoir vous procurer des places ?

C’est toujours le concept d’œuvre d’art totale. Ils rejouent et mettent à jour leur banque d’images et de sons grâce aux dernières technologies à disposition. Je n’ai pas eu le temps d’acheter de places, c’était déjà complet avant même que je m’en soucie, la capacité d’accueil de la Fondation Louis Vuitton est assez limitée. S’il fallait choisir, ça aurait été les soirées The Man Machine et Radio-Activity. A Lyon, les visuels 3D de « Spacelab » et « The Robots » étaient parmi les meilleurs et il n’y a eu qu’un extrait de Radio-Activity. J’aurais été intéressé de voir ce qu’ils font avec les autres titres. Le visuel de Trans Europ-Express était pas mal à Lyon, même si la version de 2004 me paraissait plus impressionnante. Dans l’idéal, c’est évidemment le tout qu’il faut voir et entendre.

Quels sont vos albums préférés de Kraftwerk ?

Trans Europ-Express, The Man Machine et Computer World. Ce sont sur ces albums que les sonorités atteignent le plus haut degré d’intensité et de précision. J’y ajouterai Radio-Activity. Quand on se penche sur la signification des paroles, c’est un album absolument délirant. J’apprécie beaucoup aussi le quatre titres « Expo 2000« . Le thème musical a beau être à la base un habillage publicitaire, j’adore ce titre. Ces dernières années, c’est celui auquel je pense en premier lorsque j’ai envie d’écouter du Kraftwerk.

Êtes-vous en train d’écrire un nouveau livre ?

J’ai un projet assez pharaonique en cours d’écriture depuis quatre ans. La scène allemande des années 1970 y aura sa place, sans être l’unique centre d’intérêt. Mais je ne peux pas tellement en dire plus.

Eric DeshayesKraftwerk – Le mot et le reste, 2014. 181 p.

Deshayes

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