Laurent Schlittler & Patrick Claudet – The LP Collection, les trésors cachés de la musique underground (2014)


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D’abord, on tremble comme une feuille devant un tel livre. On tremble d’excitation car, bien que certains prévoient déjà sa crise, le vinyle est revenu en force ces dernières années. On ne voit plus, dans les vides greniers, que des acharnés du plastique rond, comme nous, à la recherche de la perle rare. Celle qui illuminera notre collection devant des amis jaloux de nos trouvailles à prix modiques. « Cet Alan Vega, mec, celui qui a été pressé par le label Celluloid, là, pffffffff, même pas 5€ dimanche dernier… » Trop fiers de notre coup de génie. On tremble, donc, en se disant que ce livre-ci, cet obscure petit grimoire de l’indé, devrait nous permettre de dénicher de nouvelles pièces, dont la valeur aura été rehaussée par l’intérêt et la prose impeccable de ces deux Suisses.

Dans un deuxième temps, on se dit quand même que, mince, il va falloir se fader la lecture de cinquante chroniques de disques complètement inconnus. Cinquante albums annoncés comme introuvables sur le net, donc impossibles à apprécier par l’oreille avant de courir les brocantes pour faire le tri dans les bacs à 3€, le sourire en coin en pensant à la naïveté ou à l’ignorance du pauvre vendeur. Mais les auteurs nous préviennent dans leur introduction qu’ils considèrent la chronique musicale comme un exercice littéraire, un l’art de la retranscription du son en verbe et du verbe en mots : « Viendrait le temps où écouter le dernier album de Dinosaur Jr. serait lire la chronique du dernier album de Dinosaur Jr. ».

Dans un troisième temps, on se dit wow, les mecs sont futés. Ils parviennent à dégager quelques tendances sociologiques lourdes d’un épiphénomène quasi invisible quand, à l’heure d’internet, tout peut se voir et s’entendre, dès lors qu’un fan se pique de frimer sur Facebook ou Youtube après avoir numérisé des musiques improbables. On se délecte donc de leur théorie du musicien ne jurant que par le vinyle pour des raisons avant tout idéologiques, puisque undergound signifie, la plupart du temps, refus du « chaudron nauséabond » qu’est le net, cet objet de « dictature des clics qui élèvent les vidéos de chatons, les scènes de décapitation ou Gangnam Style au rang de phénomène viral ». Mais cette posture radicale découle parfois aussi, selon eux, du manque de moyens promotionnels lié à cette zone grise de la création artistique dans laquelle ils évoluent, et où « cohabitent les écrivains qui font des piges, les plasticiens qui enseignent ou les comédiens qui sont serveurs », faute d’avoir été signés.

Et puis, et puis, on se met à avoir des doutes… Attendez une minute, un type comme Jean-Louis Costes, le « pape » (il n’aimerait pas ce terme) de l’underground français, il a bien un compte Facebook, lui ! Alors si ce gars est présent sur le net, d’où sortent-ils, ces puristes du vinyle ? Du Moyen-Âge ? Du pré-post-punk ?… Et puis, ces noms de groupes étrangement familiers ressemblent quand même à une blague (Suzy Spacks, The Nitwists, Prince Arthur, Gang Zero, Johnny Staco, et le meilleur, Scotty Pone). Ou encore ces pochettes, presque toutes semblables et au style abstrait, n’arborant aucun visage humain à une ou deux exceptions près (et encore), qu’est-ce que cela signifie ? Sans compter la galéjade ultime : pour quelle raison les noms des auteurs ne sont-ils pas reproduits sur la couverture dans l’ordre alphabétique que commande habituellement la rigueur d’un éditeur ? Laurent Schlittler et Patrick Claudet, le premier romancier et le second réalisateur. Laurent & Patrick, comme ils se nomment adroitement dans l’introduction. L & P. LP. LP Collection, donc. C’est à dire la somme de vinyles (6 000 !) qu’ils se vantent d’avoir acquis en quelques mois au creux de quartiers méconnus d’Amérique, du Moyen-Orient ou d’Asie…

Oui, cher hipster, cher bobo, cher érudit, tu t’es fait piéger comme moi, ton frère d’arme. Laurent & Patrick sont les Gilbert & George de la critique musicale, les Houdini du rock. Les auteurs se fendent avec un certain humour d’une critique du snobisme culturel contemporain, poussant l’ironie jusqu’à avoir monté un site internet, sur lequel de véritables groupes « reprennent » les musiques d’artistes qu’ils nous présentaient comme impossibles à trouver, et pour cause (site internet). Critique sociale, mais pas que. Si cette collection n’est que pur fantasme, si elle n’est que le fruit de leur imagination taquine, les histoires qu’ils nous racontent collent parfaitement aux propos d’un Philippe Manœuvre qui, dans une conférence, avait un jour lâché que la presse rock était avant tout là pour créer du mythe. Et c’est en cela qu’on ne peut pas leur en vouloir d’avoir si bien créé l’illusion en mélangeant le vrai et le faux : le rock-critic qui crée du mythe alimente par la même occasion l’imaginaire des fans et des mélomanes, et sa fonction socioculturelle, voire politique, est encore justifiée à une époque où l’individu est réputé consommer sans réfléchir des œuvres téléchargées sur le net, au gré des mots-clé et des suggestions dirigées par ordinateurs et autres réseaux sociaux intrusifs ou libéraux.

Un livre déstabilisant et brillant, donc.

« The LP Collection, les trésors cachés de la musique underground » (éd. Le mot et le reste), sortie le 18 septembre 2014.

LPCollection

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