Swans – To Be Kind (2014)


Gira

La critique a toujours eu du mal, et on l’en excusera, à qualifier et même à décrire ce que représente la musique des Swans. Une musique jouée par un groupe qui s’est d’ailleurs acharné à changer de style aux tournants de sa carrière longue de trente ans (avec des interruptions, certes). Les fans non plus n’y sont pas davantage parvenus. No Wave, Rock industriel, Goth, Expérimental, Post-folk, Ambient-dark, pré Post-punk ? Pré Post-rock peut-être !… Sans doute un peu de tout cela à la fois, va.

Ce que l’on peut facilement admettre, en tout cas, c’est que, comme avec toutes les musiques instrumentales contemporaines, l’auditeur ne peut, pour la qualifier, s’appuyer sur le chant de Michael Gira. S’il y en a ici, ce chant est trop atypique pour pouvoir parler de « chansons ». Le mélomane ne peut donc pas garder en mémoire la mélodie des morceaux. Lesquels sont généralement construits autour du rythme, comme chez leurs affidés des Liars. C’est pour cela que les Swans ne jouent pas d’une musique « nostalgique », c’est à dire d’une musique dont on se souviendrait suffisamment après son écoute et dont le souvenir ferait en même temps remonter les émotions ressenties quand le disque était encore sur la platine. C’est donc une musique de l’instant, une musique qui, comme les textes qu’elle véhicule, ne fait pas confiance au passé et semble tout autant craindre l’avenir.

C’est aussi une musique de la vision : elle montre ce qui est, pas ce qui fut ni ne sera. Elle agit sur notre imaginaire comme un film. Mais correspond-elle pour autant au son d’un film imaginaire, de la même famille que le Moss Side Story de Barry Adamson qui, dans les années 1980, nous avait fait croire qu’il illustrait un thriller (nombreux furent ceux qui après avoir entendu MSS se sont mis en quête d’un film qui n’a jamais existé) ? Peut-être, car cet album est lui aussi un illustré au caractère très imagé, les sons qu’il offre mêlant instruments pour l’ambiance, voix pour le discours et sons, bruitages, voix hors-champ, cris arides, pour le caractère de l’ensemble. C’est pourquoi l’on ressort de cette suite de mouvements musicaux comme après une expérience déterminante : digne et initié. C’est à dire grandi d’avoir pu assister à un événement fondateur.

Prenons comme exemple « Just A little Boy (For Chester Burnett)« , le deuxième titre qui rappelle que l’album a été enregistré au Texas, terre d’adoption, je crois, des films de John Ford. Ce chapitre sonne en effet comme une ballade country plus que chaloupée, comme une nuit que la lune éclairerait pour guider notre périple à cheval, au pas, ou bien à pieds. Perdus de toute façon, au creux d’une vallée tristement déserte. Divagant. Tentant de s’interroger clairement sur ce qui a bien pu se passer auparavant pour que nous soyons là, maintenant, abreuvés de ces ondes. En y croyant, nous serions pris d’un pas si lent qu’on serait convaincus d’être sous Quaaludes. Mais ce morceau dégage aussi une sensualité un tantinet malsaine que David Lynch se régalerait de mettre en image. Lynch serait parfait dans ce rôle, puisque non loin de cette sensualité se terre toujours un peu de violence.

Le rythme a beau accompagner une basse hypnotique mais par crainte effacée, il arrive toujours un moment chez les Swans pour que la batterie s’emballe et se mettre à frapper durement tout ce qui l’entoure ou semble lui tenir tête. Puis elle se calme, nous laissant reprendre notre souffle. Tout ça, comme un cœur affolé, comme un individu subitement victime de palpitations ou de tachycardie, pris de peur ou bien gavé à l’excès. Michael Gira fait son cinéma, il nous invite à nous montrer par la musique l’image de son univers torturé par le monde extérieur.

Sur le reste de l’album, on se réjouit en pensant que le vieux cowboy a entrepris de constituer une sorte de collection de ce qui fait tituber les hommes du monde entier, une sorte d’unionisme ou d’universalisme qu’évoque l’utilisation d’instruments ou de techniques musicales provenant d’Orient, d’Extrême-Orient ou encore d’Afrique et d’Amérique du sud.

Voilà ce qui fait sans aucun doute de cet album le plus accessible parmi ceux que les Swans auront composé depuis leur reformation en 2010, puisque My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky et le précédent, The Seer, témoignaient d’une profonde froideur toute occidentale. Oui, cet album est plus chaleureux grâce aux vertus de l’altérite face à la solitude, et la présence ici parmi les collaborateurs/trices de Gira de la toute aussi dingue mais tellement vivante chanteuse et guitariste de St Vincent, n’y est sans doute pas non plus pour rien.

Un commentaire

  1. nico nsb

    Salut et bravo pour l’article. Barry Adamson et David Lynch, bien vu !
    Sinon Michael Gira est en interview dans le Chronic’art 7, actuellement en kiosque.

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