« The Doors. L’héritage tumultueux de Jim Morrison » – John Densmore


Un livre de plus sur Jim Morrisson, écrit par l’ancien batteur des Doors ? Un livre d’anecdotes sulfureuses au titre a priori racoleur, ou bien un livre pour rétablir la vérité sur le leader d’un des groupes les plus controversés des années 60-70 ? On sait d’ailleurs que Densmore s’était fendu à la fin des années 80 d’un best-seller (Riders on the Storm) dans lequel il retraçait sa vie aux côtés du Roi lézard, ce sombre monarque autoproclamé du rock… Alors, à quoi bon en remettre une couche ?! Pourquoi remuer la légende, puisque le mythe est toujours plus vendeur que la vérité, si l’on en croit ce que voulait dire John Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valance ?

Heureusement, il s’agit de tout autre chose. Si l’ouvrage commence par une anecdote du vivant de Morrison, c’est pour rappeler la teneur du pacte signé par les quatre membres du groupe en 1968 : les royalties devaient être partagées de manière strictement équitable entre les quatre Doors, quel que soit l’auteur-compositeur des musiques qu’ils jouaient ensemble. Une posture assez inédite pour l’époque, et dissimulant une face B remarquable : toutes les décisions devaient être prises en commun, chaque musicien possédant un droit de veto en cas de désaccord avec les autres. Densmore s’en souviendra très bien, après la vente de « Light my Fire » à la firme Buick, ce que Morrison, absent ou trop défoncé pour être consulté au moment de la transaction, reprochera à ses acolytes jusqu’à sa triste mort à Paris en 1971. Quand on forme l’un des groupes les plus emblématiques de la contre-culture américaine, on ne vend pas son âme à une simple marque de bagnoles.

doors-manzarek

Voilà ce que le batteur des Doors relate dans la préface pour justifier la position qu’il va tenir tout au long de son livre, et aussi de sa vie. Car John Densmore a eu de gros pépins avec les deux autres survivants (le cupide Ray Manzarek et l’indécis Robby Krieger), qui se sont aventurés à l’aube des années 2000 à « reformer » les Doors pour donner quelques concerts en Californie, puis entamer une tournée mondiale avec au chant le peu convaincant Ian Astbury de The Cult. Pas consulté, viré sans avoir été prévenu par les autres qui lui reprochaient d’avoir opposé quelques temps auparavant son veto à une proposition juteuse de Cadillac (15 millions de dollars pour un morceau), Densmore s’est vu contraint de leur intenter un procès pour utilisation abusive du nom du groupe. Jouer exclusivement sur scène les morceaux des Doors, sous le nom grotesque de Doors of the 21st Century revient pour lui à de l’abus de confiance. Sans compter l’utilisation qui a été faite de l’image de Morrison et du logo originel des Doors sur les affreuses affiches de concerts.

C’est donc pour défendre l’esprit de cette promesse remontant à 1968 que Densmore retranscrit dans cet ouvrage les minutes du douloureux procès ouvert en 2004. Des compte-rendus, augmentés de ceux de son propre quotidien lors des séances, qu’ont lit comme un roman noir. Ne se cachant pas d’être outrageusement plein aux as, il affirme intenter ce procès sans réclamer un seul zloty à son ancien ami Manzarek, qui lui réclame en retour pas moins de 40 millions de dollars en guise de dommages et intérêts pour l’affaire Cadillac… Belle ironie du sort, ou bien hypocrisie partagée puisqu’il déclare, p. 179 : « J’ai refusé cette pub, pensant que nos intentions d’origine devaient rester pures (si on avait été fauchés, j’aurais peut-être agi différemment) ». Une parenthèse qu’il s’est abstenu de faire lors du procès… Par chance, l’ancien organiste et l’ancien guitariste des Doors, ainsi que leur piteux avocat aux costards valant un bon tiers de mon salaire annuel, perdront beaucoup de leur temps à se contredire et à mentir effrontément. Vous devinez bien sûr la chute.

Paris20033Mais cet ouvrage ne fait pas que relater une histoire de gros sous entre frères devenus ennemis. Densmore y fait également état de réflexions propres sur la société contemporaine qui revêtent un intérêt égal à celui du procès. Tout ou presque y passe : la rançon du succès, la spiritualité (il est bouddhiste depuis sa rencontre avec son Nemesis), son militantisme écologique, le capitalisme en général et l’argent en particulier, lui qui défend aujourd’hui la cause du mouvement Occupy Wall Street. Et, bien sûr, cette mentalité particulière au peuple américain, qui continue de stigmatiser les défenseurs d’un monde plus juste au même titre que les libre penseurs, en les diffamant honteusement comme à la grande époque du maccarthysme, pour réveiller les peurs du peuple souverain, celui qu’incarne le jury dans ce tribunal. Si l’on en croit sa version des faits, Densmore se retrouve ici accusé de complicité avec les auteurs des attentats du 11 septembre… Allons donc, pourquoi certains avocats se croient-ils obligés d’en arriver à ces extrémités pour gagner un procès ? Afin de dépasser cela et sans doute par catharsis, Densmore ira encore plus loin dans ses critiques du système et de la société néolibérale dans laquelle il vit.

John Densmore en dédicace à Paris, avril 2014

John Densmore en dédicace à Paris, avril 2014

En définitive, ce livre témoigne également d’un drame personnel, car en voulant défendre la réputation du groupe qui lui a offert la notoriété et l’estime du monde de la musique, Densmore a perdu l’amitié de deux compagnons de route, après avoir déjà perdu de vue, quarante ans plus tôt, celui qui repose, dit-on, au Père Lachaise.

John Densmore. Les Doors. L’héritage tumultueux de Jim Morrison. Paris : Le Mot et le Reste, 2014. 384 p.

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