« Le nouveau Dictionnaire du rock » – Michka Assayas (dir.)


Quatorze ans, c’est très long. Quatorze ans à attendre une réédition, ça laisse le temps de voir grandir ses neveux ou ses gamins, ça laisse le temps de changer de vie, ça laisse le temps aux cheveux blancs de faire leur apparition, ça laisse en fait beaucoup de temps à l’imprévu. A terme, c’est un peu comme sortir de prison : votre avocat vous fait croire d’année en année qu’il va réussir à vous obtenir une remise de peine, c’est pourquoi vous n’y croyez plus lorsque le gardien vous ouvre la porte, un beau matin. Vous ne réalisez pas. Vous ne rigolez pas encore. Aussi espiègle qu’un juriste, Michka Assayas avait osé écrire ces lignes pleines d’espoir, dans l’introduction de son recueil de chroniques sorti au printemps 2013, In a lonely place : « Le Dictionnaire du rock aura occupé (nouvelle édition comprise, à paraître en 2013) environ un cinquième de ma vie ».

« A paraître en 2013 ». Oui, bon, d’accord : que ce travail de Titan ait bousillé sa vie on le comprend, mais il veut dire quand exactement en 2013 ?! Imaginez comme une année peut paraître dramatiquement longue à attendre la sortie de cette véritable bible…

Des dicos du Rock, il y en existe sans doute trop. Pourtant, s’il ne fallait en garder qu’un seul, ce serait bien entendu celui-là. Les yeux fermés. Croix de bois, croix de fer. Qui mieux que le rigoureux Assayas (rigoureux dans la méthode et dans le style), ancien de l’ENS, de Rock & Folk dans les années 80 ou des Inrockuptibles dans les années 90, lui l’auteur des brillants Contre feux et du salace Exhibition, qui mieux que le fan de Joy DivisionCure et U2 pouvait parler le mieux du Rock ? Je vous le donne en mille : personne. Bien sûr, tout le mérite ne peut lui incomber car il a su s’entourer d’une foule de plumes aussi connues que lui : Christophe Basterra, Yves Bigot, Bruno Blum, Christophe Conte, Thierry Jousse, Laure Narlian, Sophie Rosemont

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Lorsque sa première édition est sortie vers 2000, nous étions nombreux à être soulagés de pouvoir nous délecter d’un dictionnaire où étaient mis en avant non pas des photos envahissantes, la discographie exhaustive ou la description binaire du style des groupes sélectionnés, mais plutôt du récit sans fioriture des vies d’artistes, de leur formation de musiciens à l’explosion (ou pas) de leur carrière. Avec tout ce que cela comporte de légendes et de culture de l’imaginaire. Comme son auteur le rappelle en préface : « Notre ambition est de comprendre et d’analyser ce qu’a transmis tel(le) artiste ; de rapporter sa musique à son histoire individuelle ; d’exposer, le cas échéant, son projet esthétique et artistique ; d’éclairer, quand il le faut, le contexte historique, géographique et social qui a permis à sa musique d’éclore ; et, quand il s’agit de projets artistiquement limités, d’éclairer néanmoins l’importance sociale qu’ils ont revêtus ». Cette phrase est essentielle, car elle rappelle l’importance du contexte dans toute création, pour qui prend la peine d’essayer de comprendre ce qu’il « consomme ». La quête du sens, c’est sans doute ce qui distingue l’esthète du simple spectateur, l’amateur éclairé du consommateur avachi.

Et puis cet objet, quelle carrure. La collection Bouquins des éditions Robert Laffont est réputée pour ses papier fins et ses couvertures souples très agréables à manipuler. Dans cette nouvelle édition, on remarquera très vite que l’auteur a choisi de remplacer, en couverture des deux tomes, les clichés des Beatles et des Rolling Stones par ceux de Jimi Hendrix et de Kurt Cobain.

Des icônes encore en vie et bourrées de fric aux martyres morts à 27 ans d’une forme de suicide. Des débuts joyeux et innocents aux lendemains qui dé-chantent. Du débuts du Rock’n’roll aux lendemains du Punk. De la naissance à la mort. Il n’y aura donc pas nécessairement de troisième édition à ce dictionnaire : « Le rock n’a connu aucune révolution artistique ou esthétique dans les années écoulées entre 2000 et 2013. Son langage et sa syntaxe sont depuis longtemps constitués, voire figés. Les grandes révolutions (Electronique et « World« ) ont eu lieu dans les années 80 ». Discours de vieux ? Pas sûr, quand on y réfléchit bien.

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Bien sûr, nul objet de dévotion n’est jamais parfait. Tout dictionnaire comporte ses lacunes, qui gravitent souvent autour des choix opérés par les auteurs. Un choix, une sélection, une économie, imposent nécessairement de laisser sur le carreaux des artistes dont nous, braves lecteurs, nous serions proposés d’être les meilleurs défenseurs. Et c’est là sans doute l’un des défauts de cette nouvelle édition, augmentée de 400 nouveaux articles pourtant, soit environ 1133 pages supplémentaires, qui en contre partie a due être diminuée de certaines notices.

En ouvrant le premier tome, je me suis instinctivement rendu à la page où aurait du être mise à jour l’histoire de Crime & the City Solution, mais celle-ci y était tragiquement absente. Moi qui voulais apprendre où avait disparu le chanteur australo-berlinois Simon Bonney durant toutes ces années, comme on s’interroge parfois sur la mystérieuse disparition des écrans de Matthew McConaughey entre ses rom-coms désastreuses et son retour avec le brillant Mud… On conseillera donc à ceux qui possédaient encore la première édition de retirer leur annonce sur les sites de revente et de la conserver précieusement.

Quoi qu’il en soit, la présence de cet objet s’impose dans toutes les bibliothèques de ceux qui se prétendent fans de Rock et qui comprendront que la nouveauté de ce dictionnaire réside dans une mise à jour complète, c’est à dire, au delà de l’apparition attendue de nouveaux articles, dans la réécriture des anciennes notices, ainsi que dans la prise en compte d’Internet à la fois comme nouvelle source d’information et comme nouveau moyen de diffusion de la musique.

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