Somaticae – Catharsis (Invité)


Par François Girodineau, Invité du Bazar, 

Somaticae_Catharsis

Play it loud. Very loud. Voilà un conseil d’ami. Et qu’on ne vienne pas dire que cette musique est trop sombre. Catharsis est bien plus important que cela, il va bien au delà. L’enjeu n’est pas de savoir si nous sommes ou non en présence d’un disque Electro bon à passer dans les soirées entre amis avec coupes de Champagne et mezze italiens, mais bien de savoir quel résultat peut produire sur l’imaginaire une musique sans concession et savamment composée.

Après tout, la couleur de ce disque dépendra surtout de l’état d’esprit dans lequel se trouve celui qui l’écoute. Pour ma part, tout va bien, mais je n’en démordrai pas : le premier album de Somitocae n’est pas une œuvre pour masochiste en quête de sensations fortes, mais une série de compositions permettant à son auditoire de « grandir », au sens où elles interrogent la capacité de chacun à maîtriser son subconscient et son imaginaire comblé de sérigraphies mentales et, bien sûr, inévitablement urbaines. Puisque tel devient le monde.

Peu importe ce qu’en pensent les médias, quand bien même ne rencontre-t-on parmi eux que des critiques bienveillantes au sujet de ce disque. Certes, Amédée de Murcia se laisse décrire comme un type pas loin d’être autodestructeur, mais c’est d’abord un joueur et un formidable interprète de la réalité. Non seulement parvient-il à allier des genres qui se côtoyaient depuis longtemps sans en faire plus (Electro Minimaliste, Doom, guitares noisy, beats Techno sourds et puissants, Indus…), mais il réussit également à retenir l’écoute grâce à une mise en scène d’une finesse rarement égalée.

La première face du disque débute avec « Lamentation I« , un morceau que l’on pourrait décrire comme glacial : on y découvre une intro Ambiant aux confins du fantastique, où mânes lointaines murmurent en côtoyant dans la froideur d’un vent venu d’outre-monde les râles d’une bête étrange. A moins que ce ne soient ceux d’un homme amoindri par ses propres sanglots. Cet homme qui se trouve ici à une place centrale. « Pointless » s’engage ensuite dans une course poursuite entre rythmes frappeurs et riffs Indus : le décors est posé, nous sommes plongés en pleine pénombre, tentant certainement de fuir un complexe post-industriel menaçant.

Puis le paradoxal « Abrupt I » offre une première pause : l’Ambiant refait surface, la réverb. orientée sur la voix, ce chant spectral, évoque les âmes déjà croisées au début, et avec lesquelles un rythme catalectique tente d’entrer en concurrence de manière cyclique. Celui-ci s’efface peu à peu, au point où l’on croit que la victoire émanera des esprits égarés. Pourtant ce n’était qu’un repli tactique, car il s’empresse de revenir sur le superbe « Leviathan« , où le monstre mythologique du Livre de Job, farouchement mécanisé, avance d’un pas décidé, très cadencé, arborant presque une démarche guerrière, prêt à tout engloutir sur son passage. Par l’intermédiaire de lassis cristallins, par un jeu de nappes synthétiques désaccordées ou méchamment saturées, on sent alors la détresse des individus cherchant à échapper à la rigueur métronomique de la bête. C’est alors que l’alternance du volume sonore des deux pistes laisse là encore croire à l’invincibilité des innocents.

Somaticae

Peine perdue, Somaticae préparait en fait la contre offensive : « Abrupt II » ne relève plus seulement d’une violence symbolique, avec laquelle les forces en présence se toisent, ni même stratégique, où la joute verbale est censée décourager l’affrontement. Non, cette violence est devenue physique, avec un beat ravageur, ne laissant plus de place à la controverse. C’est cet état qui nous manquait visiblement pour nous faire danser, autrement dit réagir à notre apathie. La confrontation comme déclencheur de l’action.

 La face B de l’album illustrera le théâtre des opérations, le champ de bataille d’où ne pourra plus ressortir qu’un vainqueur, un seul survivant. Sur « Indifferent« , les uns et les autres crient, s’invectivent, souffrent littéralement dans le bruit et la fureur, mais pas seulement. Les souffrances sont tout aussi passagères qu’itératives. Ce disque n’est qu’un jeu de va et vient entre un état et un autre, entre le calme inquiétant de l’Ambiant (et de l’attente) et la puissance de la Techno (et de la conflagration), qu’un club comme le Berghain (à visiter par ) pourrait héberger, si ce n’est déjà fait, à la plus grande satisfaction de ses troupes de danseurs noctambules. « Abrupt III » engage une nouvelle fois ses voix sépulcrales sur des terrains au sol mouvant, puis dans des bois sombres où la verticale des troncs serait brisée, comme l’arythmie des sons le laisse entendre ici.

SOMATICAE_B

« The Spectator » imagine une course folle autant qu’un moment d’abandon, comme si l’on cherchait à fuir cet instant où l’on doit se rendre compte de l’innommable. Dans cette lutte contre la machine, dans ce combat contre le système que nous raconte à sa manière le grenoblois, l’humain a droit à ses moments de doute, d’hésitation et de peur. C’est le témoignage de ce titre-là, qui se poursuit avec « Lamentation II« , de la même manière que la version I ouvrant l’album. Nous en sommes donc revenus au même point, tel Ulysse incapable de rentrer à Ithaque malgré ses victoires successives. Ici, l’auteur ne nous nous infantilisera pas, il ne cherchera pas à nous rassurer comme s’il souhaitait en secret se rassurer lui-même, ou dissimuler son incapacité à changer les choses, à nous faire prendre l’ascendant sur un environnement hostile, auquel nous sommes confrontés chaque jour, pour peu que nous acceptions d’ouvrir les yeux. Facile d’imaginer, finalement, dans quel état nous finirons avec l’ultime composition de l’album, « Abrupt IV« . Toujours sans concession.

Catharsis n’est donc pas juste forgé d’une musique froide, mais également puissante. C’est ce dernier caractère qu’il faut sans aucun doute retenir, puisque cette puissance sombre permet parfois à l’homme de s’habiller d’une armure et de courage face au monde dans lequel il vit, et qu’il a laissé construire ainsi. Comme si, finalement, le Leviathan dont il était question sur le champ de bataille avait été construit par l’homme lui-même. Un disque dur, c’est vrai, comme une énième mise en garde avant l’Apocalypse, individuelle ou bien collective, donnant ainsi raison au choix du titre.

Catharsis (In Paradiusm – 2013) est en écoute sur Soundcloud/Spotify/Deezer/Rdio

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