D.A.F. – Gold und Liebe – Part 2 : L’album le plus martial et sensuel au monde


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Par François Girodineau, Invité du Bazar

En ces temps où les modes vont et (re)viennent, à une époque où la manie des modernes est de taper dans le répertoire des anciens qui, de leur côté, nous amusent en reformant leurs groupes les uns après les autres, un peu de recul historique s’impose. Boudé par les moins de trente-cinq ans, DAF s’est pourtant illustré, pendant que nous testions nos premiers châteaux de sable, par ses innovations électroniques, esthétiques et… politiques. Retour sur un parcours éclair (part 1), avant d’éplucher ce qui fut un des albums les plus importants du début des années 80 (part 2).

Retrouvez la 1ère partie de notre article : D.A.F. – Gold und Liebe – Part 1 : « Flügel des Lust » ou l’Electro-rock déniaisé par DAF

2 : L’album le plus martial et sensuel au monde

Provocateur, DAF l’est certainement dans les apparences. Il est d’ailleurs assez juste de penser qu’avant même de représenter une musique et le vecteur d’un discours forts, le groupe incarne une esthétique froide, une poétique du pire. C’est tout naturellement dès la pochette qu’on la prend en pleine figure. Gold und Liebe dévoile donc un carton de 30 x 30cm complètement noir. Mais sur ce fond obscur se détache très nettement deux couples de choses : le nom du groupe et celui de l’album typographiés très sobrement d’une part, la photo en pieds des membres du groupe d’autre part. Les deux hommes posent d’une manière très ambiguë, arborant crânement des pantalons et gilets sans manche en cuir noir. Leurs visages fins et efféminés sont fermés, mais presque penchés l’un vers l’autre pour trancher avec l’aspect martial et intransigeant de leur pose. Ces deux gars-là intriguent d’emblée par le visuel, on sait déjà qu’ils vont nous porter sur les terres de la politique et du sexe et qu’ils vont nous encourager à baiser sur le béton.

Gold und Liebe poursuit donc dans la veine provocatrice d’Alles is Gut, mais constitue, à mon sens, le meilleur disque des gars de Düsseldorf. Le meilleur parce que le plus homogène et le plus abouti sur le plan du traitement de l’électronique. Alles is Gut rayonnait déjà, mais les premières amours de Delgado-Lopez et Görl pour le Punk transparaissaient encore un peu par endroits. Là, ils s’en affranchissent totalement. Après Gold, l’album Für Immer ne fera quant à lui que confirmer la maîtrise acquise juste avant par DAF en matière de sons, mais la cohérence de sa playlist est par trop inégale.

Rendons toutefois hommage à l’excellente « Prinzessin », qui dans le même registre est bien plus majestueux que l’éculé « Eisbär » de Grauzone, ainsi qu’au glaçant « Die Lippe », avec lequel on retrouve là tout ce qui a fait la magie de Gold und Liebe : une musique tantôt robotique et sensuelle, rigolant sur la peau en même temps que la sueur, et tantôt sourde, lourde, profonde, incrustée dans les chairs, prête à faire saigner le cerveau par le nez.

Gold und Liebe débute presque en douceur avec le titre « Liebe Auf Den Ersten Blick », dont on retient avant tout le rythme composé sur un synthé volontairement désaccordé, avec ses sons inédits, tranchés, comme si l’on sentait tout à coup un arc électrique nous caresser les membres, et qui irait en s’allégeant de sons pour le coup presque guillerets. Certes, ce n’est pas le meilleur morceau du disque, mais il a le mérite de donner le ton. Vient ensuite l’hypnotique « El Que », nappé de rythmes tribaux enrobant une batterie sèche et métronomique. Au chant, un homme sombre à la voix exagérément grave et tranchée, ainsi qu’une femme à la voix très sensuelle rivalisent de roucoulades inutiles.

C’est là où le choix de la langue allemande par les deux membres du groupe se justifie le mieux. Le Krautrock touchant à sa fin et le Punk laissant une emprunte de plus en plus grasse et profonde chez les disquaires, DAF a fait le choix d’une musique énervée, séquencée, pouvant être dansée jusqu’à la transe. Or, pour diffuser ses messages révoltés, rien ne pouvait mieux coller qu’une voix agrippée au rythme, une voix suffocante, nécessairement hachurée, cadencée, hypnotique. D’après Delgado-Lopez, c’est grâce à ses syllabes courtes et au ton dur et fermé de son accent que l’allemand se pliait parfaitement au jeu : « Mon chant n’a rien à voir avec un chant pop ou rock’n’roll. Il ressemble parfois à un discours d’Hitler, pas au sens nazi, mais au sens allemand, c’est dans le caractère allemand de chanter comme ça, CRAC ! CRAC ! CRAC ! » Et voilà que l’esthétique habite la musique, que la forme est là pour appuyer le fond. Comme dans un chef d’œuvre classique, pourrait-on dire… DAF ne sera pas le seul groupe, à l’époque, à choisir l’allemand pour ce type de raisons, précédant en cela des groupes aussi représentatifs de la « Neue Deutsche Welle » que Einstürzende Neubauten, Abwärtz ou Liaisons Dangereuses.

DAFPuis c’est au tour de titres comme « Sex unter Wasser » et « Goldenes Speilzeug », au cours desquels la fièvre monte et monte encore. La face B prend très vite le relais en débutant avec un morceau aux sons très métalliques (« Ich Will ») puis la mélodie se fait très martiale, en incitant une batterie très précise à marteler nos tympans («Muskel »). Cette seconde partie nous offre ensuite une pause organique avec « Absolute Körpkontrolle », avant que « Verschende deine Jugend » ne vienne porter le coup de grâce, en traître. Nul ne peut rester insensible à ce déferlement de beats, à ce concassage de notes, à la sueur qui tombe et aux vagues sourdes qui parcourent l’estomac pour mieux nous abrutir au milieu de ces tonalités magistrales. Une véritable alchimie faisant oublier à son auditeur volontaire et au danseur captif toute la vanité du matérialisme alentour, puisqu’il nous renvoie aux matières irriguant nos corps et aux fantasmes hantant nos esprits.

En quelques albums et à une vitesse incroyable, DAF est parvenu à inventer une musique païenne, une musique intense comme celle de la transgression. En extériorisant de la sorte ses pulsions contradictoires, le groupe fomente une sorte de catharsis lui permettant de se jouer des angoisses, d’en annihiler leurs aspects négatifs, de redonner au jeu et à l’innocence leur place primitive et, ce faisant, de retrouver le chemin de la liberté : « En nous écoutant, les gens seront peut-être plus ouverts. C’est ce que nous voulons, nous voulons que les gens aient l’esprit libre ». Un monde en négatif, donc, que l’on n’aurait pas forcément soupçonné tant le Rock s’est, depuis lors, bien « gentrifié », pour nous faire oublier l’essentiel, sa révolution.

D.A.F. est en écoute sur Spotify/Deezer/Rdio

2 Commentaires

  1. Ping : D.A.F. – Gold und Liebe – Part 1 : "Flügel des Lust" ou l’Electro-rock déniaisé par DAF | Le Bazar

  2. Ping : D.A.F. et Moodoïd – Gaîté Lyrique (23/01/2014) | Le Bazar

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