D.A.F. – Gold und Liebe – Part 1 : « Flügel des Lust » ou l’Electro-rock déniaisé par DAF


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Par François Girodineau, Invité du Bazar

En ces temps où les modes vont et (re)viennent, à une époque où la manie des modernes est de taper dans le répertoire des anciens qui, de leur côté, nous amusent en reformant leurs groupes les uns après les autres, un peu de recul historique s’impose. Boudé par les moins de trente-cinq ans, DAF s’est pourtant illustré, pendant que nous testions nos premiers châteaux de sable, par ses innovations électroniques, esthétiques et… politiques. Retour sur un parcours éclair (part 1), avant d’éplucher ce qui fut un des albums les plus importants du début des années 80 (part 2).

Accédez directement à la seconde partie de notre article : D.A.F. – Gold und Liebe – Part 2 : l’album le plus martial et sensuel au monde

Au panthéon des groupes de rock perdus dans la mémoire collective, DAF et leur troisième opus, Gold und Liebe, occupent une place particulière. N’en soyons pas fiers, car il s’agit là du meilleur album d’électro minimaliste de tous les temps, à côté duquel la discographie entière de Depeche Mode passe pour de la musique de jeunes filles, et à une époque où les clubbers préféraient encore danser sur des saloperies comme Elton John.

C’est d’ailleurs un ami prétendument gay qui, il y a plusieurs années, m’en a parlé pour la première fois. Nous évoquions alors notre passion commune pour la Coldwave anglaise et pour ces quelques Allemands qui, dans les années 80, ont participé à la mythologie de Berlin, où cet ami a commencé à se rendre en pèlerinage bien avant moi. De l’ex-capitale du Reich, on ne retient généralement que les trésors qui y furent enregistrés par des stars internationales telles David Bowie, Iggy Pop ou Nick Cave. Or, le Post-punk et la New-wave allemands ont toujours dépeint à la perfection la froideur de cette ville partagée et coupée de l’Histoire, au point où DAF en est devenu, pour moi, le totem. J’en veux pour preuve son passage remarqué en novembre 1980 au festival Berlin Frei Universität, qui inspira par la suite le mouvement dadaïste « Die Geniale Dilletanten ». Une période de l’histoire du rock au cours de laquelle les artistes étaient encore des individus à peu près lettrés…

Chez tous ceux à qui j’ai fait par la suite découvrir sa musique, Deutsch Amerikanische Freundschaft n’a jamais laissé personne indifférent, dans un sens ou dans l’autre, mais il a toujours été injustement méconnu. Sans le savoir, ils avaient pourtant déjà entendu les compositions du duo, samplées bien des fois par les compositeurs de musique électronique actuels. J’y reviendrai. Et puis la mode d’un retour à la Coldwave est arrivée il y a quelques temps aux portes de Paris. Les rééditions et les hommages pleuvent, tout le monde y était. Pas à pas, DAF semble maintenant sortir de l’oubli. On apprend même via sa page Facebook qu’il s’est encore reformé (la dernière fois, c’était en 2003), qu’il donne quelques concerts outre-Rhin et qu’il préparerait un nouvel album. 

Le groupe s’est initialement formé en 1978 à Düsseldorf, alors que la ville ne comptait pas encore beaucoup de punks. Arty avant tout, Gabi Delgado-Lopez et Robert Görl ont aussitôt choisi le mode de la provocation pour abattre les tabous frappant la société allemande depuis 1945. Aux discours moralisateurs d’élus encore trop frileux pour développer une Allemagne politique digne de ce nom en Europe, DAF préférait les allusions aux chantres de la transgression qu’étaient Bataille, Burroughs, Sade ou Genet et la fascination pour la perversité sexuelle : « Je m’intéresse vraiment aux choses qui ne remplissent aucune fonction économique », déclarait à l’époque Delgado-Lopez.

Le groupe illustre d’ailleurs assez bien cette théorie très Rock du monde « en négatif », qui prétend que le quotidien que nous vivons ainsi que la vision morale du monde qu’on nous assène ne sont pas pertinents, ni même fidèles à la nature ; il existerait derrière ces mensonges séculaires une manière de vivre plus juste, plus humaine et il faut pouvoir aujourd’hui dénoncer d’abord la mauvaise afin de promouvoir ensuite la bonne. On devine laquelle.

En groupe commando, du haut de son poste avancé ouest-allemand, DAF s’est donc assigné dès la fin des années 70 la lourde tâche de briser la version officielle de l’Histoire, pour en dénoncer les travers qui nous intéressent. Le sens ironique du nom Deutsch Amerikanische Freundschaft (« Amitié américano-germanique ») viendrait d’ailleurs de cette vision en négatif de l’Histoire, de cet esprit non pas anti-américain mais non-américain, à une époque où les Européens se laissaient fasciner par les illusions du Nouveau continent (le film L’ami américain de W.Wenders est sorti en 1977) et où les groupes locaux cherchaient immanquablement à singer la musique d’outre-Atlantique.

Au contraire, DAF souhaitait participer au « Nouveau romantisme » allemand, en diffusant une musique dansante faite pour les générations n’ayant pas connu les restrictions de la guerre, ni la culpabilité pesant depuis lors sur le peuple germanique. Il les exhortait même à « dilapider leur jeunesse » puisque, de toute façon, les Américains et les Russes s’en chargeraient tôt ou tard de manière sordide avec leurs missiles Pershing et leurs SS-20.

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Immense en Allemagne, mais underground en dehors des frontières de la république fédérale, sauf à Londres peut-être, DAF va néanmoins acquérir une influence considérable sur la Disco. Ses sonorités froides et « blanches » serviront ensuite de substrat à la House de Chicago et à la Techno de Detroit, musiques électroniques pourtant inventées à la base par des Noirs. Au même titre que Kraftwerk ou les Britanniques de Cabaret Voltaire, DAF sera fréquemment invoqué dans les raves-parties à venir.

D’abord signés par Mute records (Die Kleinen und die Bösen, 1980), le label électro et expérimental qui monte, DAF sortira par la suite ses albums chez Virgin, à partir de Alles is Gut (1981), à propos duquel Paul Morley dira dans le NME qu’il s’agit d’une « œuvre de musique sexuelle, visqueuse et moite » évoquant « frottements, jus, coups, désirs, râles, sueurs ». Une musique charnelle, en somme, bien plus humaine que le son mécanique sortant du LP ne le laisse entendre de prime abord. Ce disque marquera le début d’un décollage incroyable, interrompu à peine quatre albums plus tard par un sabordage inattendu, l’essentiel ayant été dit selon eux. Après cela, Robert Görl travaillera quelques temps avec Annie Lennox et Eurythmics, puis disparaîtra de la scène IElectro, comme son acolyte, avant que DAF ne se reforme une première fois en 1986, puis ne disparaisse à nouveau pendant près de 20 ans.

Ceux qui auront lu le sulfureux roman Exhibition de Michka Assayas comprendront pourquoi le journaliste de Rock & Folk puis des Inrocks est celui qui en parle le mieux dans son Dictionnaire du rock : « A travers une musique dure et sensuelle à la fois, DAF exprime des sentiments qui vont dominer les années 80, l’angoisse de l’avenir et de la guerre, la frustration paradoxale née du consumérisme et la projection de tout cela dans le sexe, à travers l’évocation du sadomasochisme ».

En réalité, avant de comprendre cela, la presse avait d’abord pris au pied de la lettre les incantations du groupe, lorsque celui-ci chantait avec nonchalance au-dessus d’un rythme agressif, sur l’album Alles is Gut (Mute, 1981), des choses telles que « Debout, secouez-vous. Tapez dans les mains. Dansez le Mussolini. Dansez l’Adolf Hitler. Dansez le Jésus-Christ. Dansez le communisme ». Les pitreries de DAF et ses déclarations du style « Nous n’avons de respect pour rien » inspireront sans aucun doute le réalisateur glauque Jörg Buttgereit pour son film Blutige Exzesse im Fürherbunker (1982), dans lequel Hitler se fait émasculer ou castrer par la douce Eva Braun… Délicat. Néanmoins, au lieu de saisir le sens de ses provocations et de ses dénonciations à peine voilées, les journalistes se sont limités à caractériser DAF de groupe néo-nazi, alors qu’il aurait été plus judicieux de dépasser les apparences.

A venir : Gold und LiebeL’album le plus martial et sensuel au monde

D.A.F. est en écoute sur Spotify/Deezer/Rdio

5 Commentaires

  1. Anonyme

    Je n’ai qu’une chose à dire :

    « Drück dich an mich. So fest wie du kannst.
    Küss mich mein Liebling. So viel wie du kannst.
    Gib mir so viel wie du kannst.
    Liebe mich mein Liebling. Als wär’s das letzte Mal. »

    « Sers-toi contre moi. Aussi fort que tu peux.
    Embrasse-moi mon amour. Autant que tu peux.
    Donne moi tout ce que tu peux.
    Aime-moi mon amour. Comme si c’était la dernière fois ».

    DAF – Als wär’s das letzte Mal (Alles ist Gut, 1981). Bravo pour cet article qui remet à l’honneur le meilleure de la culture allemande !

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  4. Ping : Interview – Eric Deshayes sur Kraftwerk (2014) | Le Bazar

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