Masters Musicians Of Bukkake – Far West (Invité)


Master Musicians Of Bukake - Far West

Que sait-on des Master Musicians of Bukkake ?

Pas grand chose, si ce n’est qu’ils se sont formés à Seattle il y a maintenant dix ans et qu’ils sont conduits par le producteur émérite Randall Dunn. On sait aussi qu’ils donnent des concerts inoubliables, emprunts d’un mysticisme faisant autant froid dans le dos qu’il fascine. Qui était présent en mai 2013 au festival Villette Sonique se rappellera l’entrée en scène d’un auguste chanteur coiffé de bois de cerf, évoquant davantage l’étrange film païen « The Wicker Man » de Robin Hardy (1973) que le démon.

Puis il se souviendra des tenues de touaregs mystérieux, des masques parfois lumineux dissimulant le visage des musiciens, des jeux de lumière venant de l’arrière-scène colorer une fumée opportune et d’une ambiance générale plutôt fantastique. On ne sait pas grand chose d’autre de ce groupe, c’est d’ailleurs voulu, mais leur dernier album (Far West – Important Records 2013) nous en apprendra un peu plus.

Au même titre que n’importe quelle œuvre d’art contemporain, ce disque repose sur un concept plus ou moins fumeux, mais qui trouve toutefois sa justification dans des références de plus en plus ouvertement affichées par leur «leader» et qui nous accordent plusieurs niveaux d’interprétation.

Far West est d’abord annoncé comme le grand retour du groupe sur les terres sauvages de l’Amérique, après un long périple musical effectué en Orient et ayant débouché sur la trilogie « Totem », où les musiques traditionnelles et religieuses tibétaine (le cham), turque et orientales (le maqâm) se mêlaient à la musique chrétienne médiévale et aux rocks psychédélique et progressif. Dans l’esprit, Totem 1Totem 2 et Totem 3 (en écoute sur Deezer) offraient en effet une synthèse maîtrisée entre le mysticisme oriental et les excès du productivisme occidental, qui rappellent le glissement progressif de l’orientalisme déjà constaté au XIXème siècle chez une partie de nos Romantiques vers le sombre millénarisme de nos Décadents.

Ce n’est donc pas un hasard si R. Dunn évoque dans de rares interviews les écrits du métaphysicien et arabisant René Guénon (1886-1951), connu pour ses théories sur le syncrétisme religieux ayant ouvert, plus tard, la voie au New Age, et si le portrait de l’écrivain français figure en bonne place sur la rondelle centrale de la face A du live Twilight of the Kali Yuga Tours (Important Records – décembre 2011). Mais les Totem proposaient également un regard critique sur la chose, dénonçant justement les déviances du New Age, qui négligeait la place réservée aux cultures traditionnelles et aux racines sociales en tous rites religieux, comme l’entendait d’ailleurs Guénon.

Cette fois-ci, le chamanisme indien et la musique folk occupent une place prépondérante sur le disque, dans un esprit toujours aussi transcendantal (« Gnomi » et « Arche« , formant d’ailleurs une paire magnifique). Comme si les MMOB voulaient ramener leur auditoire aux racines de la spiritualité locale, à l’esprit de la forêt, à tout ce qui est « natif » ou indigène, en somme, et qui a été occulté par la nation américaine au cours de sa jeune histoire. Comme si les MMOB voulaient ramener chez eux l’esprit de leurs découvertes d’un Orient fantasmé, pour soulager un Occident depuis longtemps désenchanté et esseulé. On passerait donc d’une échelle simplement mondiale, où l’Est et l’Ouest communiqueraient encore, comme au Moyen-âge (sans doute ont-ils aussi pensé à la notion globalisante d’«intellect actif», chère au philosophe arabe Averroes), à une double échelle locale et temporelle, où les liens entre anciens et modernes devraient pouvoir se tisser à nouveau. Car, hormis la musique populaire, les Etats-Unis se trouvent véritablement dépourvus de culture musicale, si ce n’est à travers le ritualisme indien, désormais central sur Far West.

Master Musicians Of Bukake - Other

Mais, au delà d’un penchant presque amusant pour le mysticisme, cet album détient également une dimension socio-politique. A la suite des groupes de rock progressif des années 1970, dont ils se réclament aussi, les MMOB s’en prennent de manière évidente à l’individualisme qui pollue parfois, pourrait-on dire, la musique populaire occidentale. Lors de ses concerts, le groupe met un point d’honneur à anéantir le culte de la personnalité que l’on retrouve habituellement dans le rock, à travers la figure tutélaire d’un chanteur que l’on ne peut plus identifier, ici, et d’un line-up composé d’une multitude de collaborateurs plus pointus les uns que les autres : Dave Abramson de Diminished Men, Don Mc Greevy du groupe Earth, Tim Harris des Secret Chiefs et ancien d’Estradasphere, Bill Horst, devenu écrivain depuis, Brad Mowen de The Accused et ex Burning Witch, sans compter Randall Dunn lui-même et la liste est encore longue. N’oublions pas les photos du groupe, dévoilant rarement le visage des uns et des autres, sinon avec un effet de flou, ni la rétention d’information qui caractérise leur démarche a priori désintéressée.

Et l’on en revient à l’idée de synthèse, de syncrétisme, car tout cela confirme ici, en somme, ce vers quoi le rock prog et le krautrock tendaient déjà : la synergie entre collectif et spirituel. Mais on glisse cette fois de la naïve euphorie post-hippie envers la spiritualité orientale (« Malesh » d’Agitation Free ou le bien nommé « Seligpreisung » de Popol Vuh) au tragique désœuvrement de l’individu contemporain face à la vanité post-moderne, parfois bien traduit par la musique expérimentale ou le post-rock (Einsturzende Neubauten, Godspeed! You Black Emperor, Hovercraft, Ensemble Pearl, produits pas Dunn, d’ailleurs, etc…).

De la simple et mélancolique dénonciation de la mécanisation des corps et de l’esprit, on en arrive à la sombre condamnation de la mécanisation de l’âme pour toucher le fond de l’être et constater l’échec de son élévation spirituelle au XXIème siècle, son désœuvrement maladif. En nous rappelant ce qui existait sur les terres du Nouveau Monde avant la machine et son lubrifiant naturel, le capitalisme, les MMOB nous offrent une nouvelle opportunité pour nous élever, sans pour autant nous faire miroiter des lendemains qui chantent, puisque Far West ne représente pas un état final, grand Dieu non, mais une nouvelle chrysalide. Ils le disent eux-mêmes : si la trilogie « Totem » explorait trois aspects de la vie après la mort, cet album incarne à son tour un processus de renaissance, mais pas forcément une bonne renaissance. C’est d’ailleurs le sens pris par l’Histoire américaine, si l’on se souvient de l’idéal porté par les migrants européens venus refaire leur vie et refonder leur âme sur ces terres, qu’ils n’ont pourtant bien vite pas oublié de ravager.

Les MMOB ne promettent rien, en définitive, ils affirment seulement qu’il existe dans la mort et dans la renaissance plus de questions que de réponses. La route n’est jamais terminée, il faut poursuivre, sans cesse poursuivre et expérimenter, jusqu’à poser les bonnes questions. En cela, le groupe rappelle que le rock n’est pas qu’un divertissement pour adolescents, mais une  contre-culture indispensable.

François G.

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